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Interviews et Portraits

Yassin Alami veut faire des cheveux dits ‘hrach’ une fierté

Les cheveux crépus, frisés, bouclés sont trop souvent dénigrés au profit des cheveux lisses. Une discrimination soulevée récemment par le mouvement Hrach is beautiful. Interview avec Yassin Alami, l’un des fondateurs.

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Yassin Alami, 28 ans, est depuis quelques années adepte des cheveux au naturel, bien qu’ils soient nommés de façon péjorative « hrach ». Militant associatif et professeur d’histoire-géographie à Paris, il a décidé de revenir sur les racines de ce terme, désignant les cheveux non-lisses en Afrique du Nord.

Co-fondateur de « Hrach is beautiful » lancé en avril dernier, il souhaite à travers ce mouvement construire une réflexion autour du rapport des Nord-Africains avec leurs cheveux. 

Pour lui, lissage, défrisage et autres coiffures de ce type sont des pratiques qui relèvent d’une forme d’oppression au sein des sociétés occidentales envers les personnes issues de l’immigration post-coloniale, mais également au sein même de ces communautés.

LeMuslimPost : Qu’est-ce que le mouvement« Hrach is beautiful » et comment est-il né ? 

« Hrach is beautiful » est un mouvement que j’ai crée au mois d’avril dernier avec Samia Saadani, doctorante qui travaille sur les questions d’antiracisme. « Hrach » est un mot qui est beaucoup utilisé dans les dialectes nord-africains et qui signifie sec et/ou rugueux (en darija). Cela désigne de manière générale mais aussi péjorative les cheveux de la plupart des nord-africains qui sont plutôt frisés, crépus, bouclés.

Le mot hrach est donc plutôt une dénomination dépréciative ? 

Oui elle est de manière globale péjorative mais le mot hrach s’est banalisé. On dira : « Ah toi tu as les cheveux hrach ! » Mais cela reste souvent une insulte.

Nous avons pourtant choisi ce mot pour notre mouvement car l’idée est de renverser ce stigmate et d’en faire plutôt une fierté. Nous avons ajouté beautiful à l’expression, pour dire que ce sont des beaux cheveux et qu’il faut les revaloriser. On a aussi choisi ce mot car il parle à tous les nord-africains, que ce soit du Maroc à l’Egypte. C’est un terme que tout le monde comprend mais qui reste tabou.

Cette appellation négative des cheveux est-elle une spécificité française ou la retrouve t-on également au Maghreb ? 

Cette expression est négative chez les populations nord-africaines en France comme au Maghreb. Mais ce mot est rentré dans le langage commun. C’est comme en français où pour qualifier les cheveux bouclés ou crépus, on parle souvent de cheveux « indisciplinés ». Cela ne paraît pas péjoratif mais en en fait ça l’est, à cause des idées implicites que cela véhicule.

Je suis passé récemment dans le rayon shampooing au supermarché. Je vois encore cette ce terme « indiscipliné » utilisé pour les produits capillaires et cela paraît normal. On retrouve cette même banalité avec le mot hrach, qui est très usité par les populations nord-africaines elles-mêmes, pour définir leur type de cheveu. 

Quels sont les problèmes rencontrés par les personnes aux cheveux dits « hrach » ? 

En Afrique du Nord, on ne voit pas d’un très bon oeil les personnes qui ont des cheveux bouclés/crépus et longs. Cela fait un peu « sale ». Tous les garçons doivent avoir les cheveux courts.

En France, quand nous avons ce type de cheveux, nous sommes confrontés à des brimades dans la société en général mais aussi dans notre propre communauté. Beaucoup de femmes témoignent des difficultés qu’elles rencontrent au travail. Quand elles détachent leurs cheveux longs et qu’ils sont bouclés, cela ne fait pas professionnel et on leur demande de s’attacher les cheveux, ce qui n’est pas demandé aux filles aux cheveux lisses. 

C’est donc une forme de discrimination ?

Pour moi c’est une forme d’oppression sociétale et je n’ai pas peur d’utiliser ce mot. Nous n’avons pas à faire un effort sur notre coiffure pour se conformer à la norme ou plaire à la majorité. C’est une oppression que beaucoup de gens ont vécu mais qui émerge depuis peu. La question du cheveu naturel et son rapport à la société est un nouveau champ d’étude. C’est pour cela que lors de nos évènements nous laissons surtout la place aux témoignages et au débat à ce sujet. 

Comment cette problématique des cheveux dits « hrach » a t-elle eu un impact sur votre vie personnelle ou professionnelle ? 

Je porte mes cheveux au naturel depuis quelques années. Mais pendant mes études je travaillais dans l’événementiel et j’avais les cheveux courts. Quand j’ai laissé poussé mes cheveux et qu’ils étaient mi-longs on m’a clairement dit que pour une question d’image, il fallait que je les coupe. C’est quelque chose que j’ai refusé. Je considère que ce n’est pas normal qu’on me demande de couper mes cheveux longs et qu’on ne l’exige pas à d’autres hommes à qui l’on demande simplement de mettre un élastique. Pour moi c’est une forme de racisme, de discrimination. 

Dans le domaine de l’enseignement où je suis aujourd’hui, j’ai reçu quelques commentaires ou blagues désagréables sur mes cheveux mais pas d’injonctions. Cependant, des personnes dans la rue ou au restaurant des gens veulent me toucher les cheveux comme si j’étais une bête de foire. C’est malheureusement quelque chose auquel je me suis habitué.

Comment expliquer ces normes de beauté appliquées aux cheveux ? 

Les normes de beauté ont été imposées par les Européens au moment de la colonisation,  puis elles ont « voyagé » avec les immigrés d’origine nord-africaine jusqu’en France. Il a été imposé que le blanc est le beau ainsi que celui qui a des cheveux lisses.

Dans les communautés nord-africaines cela est difficile de savoir qu’elles étaient les normes de beauté au 17e ou 18e siècle. Mais on considère que la colonisation a apporté son lot de constructions sur les normes de beauté en Afrique du Nord, et qu’elle a laissé des traces. 

Encore aujourd’hui, la norme de beauté est une personne claire de peau avec les cheveux lisses, comme au Maghreb, où sur les affiches de la coupe du Monde 2018, figurent des personnes blanches de peau et avec des cheveux lisses. C’est une influence que l’on retrouve aussi dans les séries, qui véhiculent ces mêmes critères de beauté. 

Mais ces normes sont également liées pour moi à la négrophobie. Quand je vais en Afrique du Nord, on me dit que mes cheveux font « trop africains », ou que cela fait « trop noir ». Mais nous sommes Africains ! Je crois que l’on n’aime pas ces cheveux là au Maghreb, car ils nous renvoient à notre africanité. 

N’y a t-il déjà pas eu une évolution avec le mouvement du cheveu naturel Nappy ? 

Oui les choses ont bougé grâce à ce mouvement, dirigé davantage vers les populations sub-sahariennes et antillaises, car il a touché aussi des femmes nord-africaines. 

Mais les hommes sont également depuis quelques années dans cette volonté du cheveu lisse. On voit de plus en plus de garçons d’une dizaine d’années seulement, se défriser les cheveux. Quand je suis dans le 18e ou 19e arrondissement à Paris ou dans certains quartiers, je passe devant les coiffeurs et je vois écrit « défrisage 5 euros ». Je vois des petits sur le trottoir qui ont de la crème défrisante sur leurs cheveux. Cela s’est trop banalisé. Au delà de la question de la norme, c’est aussi un problème de santé publique car les produits de défrisage sont dangereux. Nous devrions légiférer là-dessus. 

Quels sont les objectifs et projets de votre mouvement ? 

Nous sommes en pleine construction, nous commençons donc par des conférences débat. Nous avons un projet photo, un shooting qui mettrait en avant des personnes avec leurs cheveux au naturel. Nous souhaitons tout simplement faire bouger les lignes. Nous avons reçu de nombreux témoignages sur Facebook ou lors de nos conférences et nous voyons bien que les cheveux dits « hrach » sont l’objet de souffrances. Ce n’est pas une question à prendre à la légère car elle rentre dans le domaine de l’anti-racisme. Que ce soit la couleur de peau ou le type de cheveu, cela fait partie des représentations, des normes, de nos constructions identitaires. Nous voulons faire en sorte que les prochaines générations n’aient plus honte d’elles-mêmes. 

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