Le porte-parole du CCIF, le Collectif contre l'islamophobie en France, Yasser Louati, nous parle des actions de son association et fait un point sur la situation en France.

Yasser Louati est le porte-parole du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) depuis septembre dernier. Au moment où les actes islamophobes continuent d’exploser, Yasser Louati, le porte-parole du Collectif alerte sur l’urgence de repenser la parole politique et médiatique, et fait un constat alarmant sur la situation. (© photo : Le Courrier de l'Atlas)

LeMuslimPost : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le CCIF en quelques mots ?

Yasser Louati : Le CCIF est une association qui milite pour les droits de l’Homme depuis 2003. Il est né suite à la montée de l’islamophobie après le 11 septembre 2001, pour la combattre. Nous apportons un soutien aux victimes d’islamophobie qui sont, pour 80 % d’entre elles, des femmes. Nous effectuons également un travail de sensibilisation auprès des décideurs politiques.

LeMuslimPost : Pourquoi un CCIF alors qu’il existe des associations plus générales de lutte contre les racismes et les discriminations ?

Yasser Louati : L’antiracisme traditionnel a failli. Les victimes d’islamophobie ont voulu reprendre leur destin en main, faire valoir leurs droits.

LeMuslimPost : Concrètement, comment fonctionne le rapport entre victimes et votre association ?

Yasser Louati : Les victimes se manifestent via notre numéro ou notre site. En 2015, nous avons reçu environ 2 500 signalements. Nous vérifions ensuite s’il s’agit bien d’islamophobie. L’année dernière, sur les 2 536 signalements, 905 ont été classés comme actes islamophobes. Ensuite, nous tentons une médiation. Beaucoup de cas se règlent à l’amiable. Certaines personnes commettent des actes islamophobes parce qu’elles ignorent la loi, par exemple sur le port du voile qui est autorisé dans l’espace public ; pour d’autres, c’est de l’ignorance ou de la peur, nos dialogues permettent d’estomper ces craintes ; enfin, certaines personnes veulent simplement nuire à quelqu’un, nous intentons alors une action en justice.

​« Le débat sémantique sur le mot 'islamophobie' prive les premiers concernés de leur parole »

LeMuslimPost : On trouve les gens de plus en plus islamophobes, mais ne sont-ils pas finalement anti-Arabes ? On imagine qu’il y a peu d’actes islamophobes envers des musulmans d’origine asiatique…

Yasser Louati : Nous avons beaucoup de convertis qui se plaignent, notamment des femmes qui se font tabasser parce qu’elles portent le voile.

LeMuslimPost : Il existe un débat sur la sémantique, sur le mot « islamophobie », en quoi ce débat est-il stérile, voire dangereux ?

Yasser Louati : C’est un débat hypocrite. Et les mêmes qui passent leur temps à débattre de sémantique sont ceux qui véhiculent et alimentent l’islamophobie. Cela fait quinze ans qu’on débat sur ce terme sans avoir jamais combattu le phénomène de manière concrète. On prive ainsi les premiers concernés de leur parole. Après tout, mettez le terme qui vous convient, du moment que vous luttez contre.

LeMuslimPost : On vous dit proches des Frères musulmans. C’est une accusation récurrente…

Yasser Louati : Rien ne nous accuse d’être proches des Frères musulmans. Même à moi, qui suis un tout nouveau porte-parole, on me fait ce reproche. Au pays des Lumières, au pays de Descartes, une accusation sans preuve suffit ?

LeMuslimPost : Caroline Fourest, dans une interview ici même, vous reproche de recenser tous les actes qui touchent les musulmans sans distinguer si ceux-ci sont réellement islamophobes dans le but de gonfler vos statistiques…

Yasser Louati : Si nous voulions gonfler nos statistiques, nous aurions classé la totalité des 2 500 signalements reçus l’an dernier dans la catégorie islamophobie. Aux Etats-Unis, des personnes qui mentent ainsi aurait disparu de la scène médiatique du jour au lendemain.

Islamophobie en France.

LeMuslimPost : Pourquoi les chiffres du CCIF sur l’islamophobie diffèrent de ceux du ministère de l’Intérieur ?

Yasser Louati : Le ministère de l’Intérieur ne prend pas en compte les plaintes et mains courantes pour menaces et actions, comme les discriminations ou les contentieux administratifs. Or, le CCIF les recense, même si celles-ci n’aboutissent pas nécessairement à une plainte ou main courante. D’ailleurs, Bernard Cazeneuve a récemment envoyé un rappel aux commissariats, qui ont tendance à ne pas prendre toutes les plaintes dans les cas que nous venons de citer.

LeMuslimPost : Y a-t-il une parole islamophobe colportée par les politiques ?

Yasser Louati : Bien sûr, le coupable numéro 1 est l’Etat. Manuel Valls, par exemple, a une obsession des musulmans. Lorsqu’il demande si l’Islam est « compatible avec la République », par exemple. Lui est arrivé dans les années 1980 en France et il demande si les musulmans, présents depuis deux ou trois générations en France, sont compatibles avec la République ? C’est parce que le discours islamophobe s’est banalisé en politique que l’islamophobie est devenue le racisme acceptable et même respectable.

LeMuslimPost : Votre travail est louable, pourquoi le CCIF a-t-il tant de détracteurs ?

Yasser Louati : Je ne sais pas, il faut demander à nos détracteurs. Peut-être parce que nous sommes une organisation autonome. Le CCIF n’a jamais refusé le débat. Cela dérange que les minorités veuillent faire valoir leurs droits… On nous taxe de communautarisme, mais nous ne sommes pas une association musulmane pour les musulmans. Dans notre association, il y a des juifs, des chrétiens… On reproche aux minorités de défendre leurs droits. Faut-il sous-traiter la lutte contre le racisme pour être bien vu ?

​« La laïcité telle qu'elle est défendue par certains est devenue un outil idéologique d'exclusion »

LeMuslimPost : On voit aujourd’hui un débat entre les laïcs et des mouvements comme le Printemps républicain… Qu’en pensez-vous ?

Yasser Louati : C’est toujours un problème quand un pays joue avec ses propres valeurs. En 2003, Baroin avait rendu un rapport « pour une nouvelle laïcité. » Mais on trahit l’esprit de la laïcité, de la loi de 1905 qui protégeait les cultes. La laïcité telle qu’elle est défendue par certains est devenue un outil idéologique d’exclusion. Croire est devenu au mieux ridicule, au pire dangereux.

LeMuslimPost : Il y a eu une polémique autour du texte « Nous sommes unis », pourquoi ?

Yasser Louati : Saluons l’initiative de Samuel Grzybowski, de l’association Coexister, qui a rédigé ce texte après les attentats de Paris. On nous a reproché de signer ce texte, alors que des garants de l’ordre moral, comme Manuel Valls, ne l’ont pas fait. Nous avons voulu dire que nous étions tous unis, eux ont contribué à la division.

LeMuslimPost : Vous être critiqués en France, mais dans les institutions européennes, on vous écoute ?

Yasser Louati : Oui, au Parlement européen, à la Commission, à l’ONU… Eux n’ont pas de parti pris, nous avons affaire à des gens qui savent ce qui se passe en France. Un membre de la Commission européenne m’a dit, un jour : « Ils sont devenus fous, chez vous », en parlant évidemment des dirigeants politiques.

LeMuslimPost : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation : il faut tout leur accorder comme individus; il faut qu'ils soient citoyens », disait Clermont Tonnerre. Certains vous reprochent parfois, peut-on lire, de revendiquer votre « musulmanité » avant votre « francité »…

Yasser Louati : Nous ne sommes pas musulmans avant d’être français ou français avant d’être musulmans. Nous sommes français ET musulmans. Le CCIF n’a rien de religieux.

LeMuslimPost : En voulez-vous aux politiques ou aux médias de parfois — souvent ? — véhiculer l’islamophobie ?

Yasser Louati : On ne peut pas accepter que des personnes soient ainsi diabolisées. Depuis plus de trente ans, on diabolise les musulmans. Un campagnard qui n’a jamais vu un musulman de sa vie en a peur, parce qu’il croit ce qu’on lui montre à la télévision. Quant aux dirigeants politiques — on l’a vu avec Manuel Valls et Laurence Rossignol —, ils sont simplement rentrés dans une période pré-électorale. Il s’agit de faire diversion. Manuel Valls l’a dit : « Bien sûr, il y a l’économie et le chômage, mais l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire. »

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