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Interviews et Portraits

Tareq Oubrou : « Les musulmans sont trompés par ceux qui soi-disant les défendent »

Pressenti pour devenir Grand imam de France, Tareq Oubrou fait le point sur sa situation. L’imam de Bordeaux assure qu’il ne « veut jouer aucun rôle » dans l’organisation du culte musulman mais affirme vouloir être force de proposition.

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Il est, selon les médias, l’imam préféré de la République. Tareq Oubrou s’est imposé, depuis plusieurs années, comme une figure incontournable de l’« Islam de France ». Après les attentats de janvier 2015 dans l’Hexagone, l’imam de Bordeaux est devenu l’un des contacts privilégiés des dirigeants politiques pour penser la réorganisation du culte musulman. Et après son départ de Musulmans de France — l’ex-UOIF —, le nom de Tareq Oubrou a circulé pour prendre en main une organisation équivalente au Grand rabbinat de France. Le responsable religieux girondin revient sur les rumeurs qui l’envoient à la tête d’un Consistoire central musulman et nous livre sa réflexion sur l’organisation du culte musulman en France.

LeMuslimPost : Vous avez évoqué récemment le projet d’un Consistoire musulman. D’où vient cette idée ?

Tareq Oubrou : J’ai proposé cette idée car, en tant que penseur, j’essaie de réfléchir aux questions concernant les musulmans de France. Il faut trouver un organisme, une institution religieuse qui soit composée par des religieux musulmans, par des imams qui ont à la fois une fonction liturgique mais aussi un niveau théologique et intellectuel suffisant, qui leur permette d’interpréter l’Islam ici et maintenant, en France.

« La question de la représentativité de l’Islam doit concerner le culte et non pas les musulmans »

La question de la représentativité de l’Islam, selon moi, doit concerner le culte et non pas les musulmans. Il ne faut pas mélanger la représentation d’une partie de la religion qu’on qualifie de culte avec la représentation ethnique, politique, d’une communauté. Sinon nous allons communautariser les musulmans et reproduire le schéma du CRIF, alors que l’Islam n’est pas la religion d’un peuple. C’est aux musulmans de trouver un mode de représentativité qui corresponde à leur religion.

Comment serait composé ce Consistoire ? 

« Consistoire » ou « Conseil », peu importe le nom, l’essentiel est que cet organe soit composé de religieux et non de laïcs. Mais il faudra penser aux imams qui seront à même de représenter le culte. Il faut des imams qui pratiquent la fatwa, c’est-à-dire qui répondent à des questions pratiques circonstanciées. Ces imams doivent aussi être de nationalité française et parler français. Il faut réfléchir à quelques critères comme ceux-là pour ceux qui voudraient siéger dans ce conseil ou consistoire.

« Nous n’avons pas à copier des modèles, nous avons à trouver le nôtre »

Il faut qu’il y ait parallèlement une organisation constituée de présidents pour organiser le culte. Il faut trouver une formule avec un côté religieux et un côté administratif.

Est-ce le modèle du Consistoire central israélite de France qui vous a inspiré ? 

Non, pas seulement, le Conseil des évêques également. Mais nous n’avons pas à copier des modèles, nous avons à trouver le nôtre. Le Consistoire est membre du CRIF. Moi, quand j’imagine un Consistoire musulman ou un conseil des imams, il n’appartiendrait à aucun organisme politique. Il faut éviter ce modèle ethnique. C’est cela la différence. 

Comment cette organisation obtiendrait-elle sa légitimité ? 

Ce consistoire serait une « démocratie par le bas ». Il faudrait donc penser cette institution avant de procéder par élection, procéder à des états généraux, proposer des profils, des modèles de représentativité. 

Les musulmans devront trouver les modalités techniques pour élire des imams régionaux. L’essentiel est de se mettre d’accord sur le profil, sur l’esprit de cette institution. C’est aux musulmans d’y réfléchir. Moi je ne fais que proposer des idées. Mais l’Etat ne devra pas s’immiscer dans les affaires intérieures des musulmans, ni choisir leurs représentants.

« Ce n’est pas au ministère de l’Intérieur de nommer qui que ce soit »

On vous pressent comme le futur Grand imam de France de cette organisation, à l’image du Grand rabbin de France. Confirmez-vous ? 

Je n’ai pas du tout cette ambition. Grand imam ou grand mufti, l’essentiel est que quelqu’un soit à la tête de ce conseil. Il y a quelqu’un qui représente les évêques de France, qui les consulte. Il faudra bien de la même façon un porte-parole, un président, avec une fonction religieuse. Il s’agira de choisir le meilleur, le plus compétent pour cela. Je suis passionné de théologie, mais les modalités techniques d’élection c’est aux musulmans de les choisir.

Et ce n’est pas au ministère de l’Intérieur de nommer qui que ce soit. C’est bien là le problème du CFCM. On a représenté les musulmans par obédience ethnique et l’Etat s’est ingéré implicitement dans cette représentativité. Je suis contre cela. 

Quel rôle voudriez-vous jouer alors dans cette organisation ?

Je ne veux jouer aucun rôle. Je suis comme le reste des imams. Spirituellement parlant, je n’ai jamais eu l’ambition d’occuper une fonction. Je suis un imam par accident, je n’ai rien demandé. Je ne cherche aucun poste. Je suis très occupé par l’écriture et j’ai une vie bien remplie. C’est aux imams de proposer quelque chose. Je ne m’impose pas et je ne me propose pas. Je suis un homme désintéressé… J’essaie de l’être, en tout cas.

« L’Etat peut faire un travail d’accompagnement car les musulmans ne sont pas mûrs »

On a souvent évoqué vos relations avec Alain Juppé. Quelles sont vos relations avec le pouvoir en place ? Avez-vous fait remonter votre projet ? 

Je n’ai pas eu de contact avec le ministère de l’Intérieur ni avec Emmanuel Macron. Tout ce que je demande est le respect des valeurs de la République, et qu’elle ne s’immisce pas dans nos affaires. L’Etat peut faire un travail d’accompagnement car les musulmans ne sont pas mûrs, ils font trop de politique, de commerce et de bruit médiatique, mais c’est tout.

Les politiques me consultent, je leur donne mon avis. Il y a des commissions parlementaires qui m’invitent, je leur dis comment je vois les choses notamment sur le financement du culte, sur le mode de représentativité, sur la question de l’intégrisme. Je suis un acteur d’une certaine manière. Je suis un interlocuteur par la force des choses. 

Vous avez récemment quitté Musulmans de France, l’ex-UOIF. Quelles sont les raisons de ce départ ?

Ce n’est pas une rupture ni un conflit. J’en ai parlé avec eux il y a longtemps. Ce départ a coïncidé avec la proposition d’un Consistoire mais cela n’a rien à voir. Je ne suis pas sorti de l’UOIF pour trouver un poste. Si je cherchais un poste, je l’aurais trouvé auprès de l’UOIF.

Je suis simplement en train de développer une pensée qui ne peut pas être contenue dans une seule structure. Je ne veux pas être l’imam ou le théologien rattaché à une organisation mais un théologien de tous les musulmans. Mais je garde des liens de fraternité, d’amitié, de coopération avec l’UOIF. 

C’est une organisation qui m’a laissé ma liberté de pensée. Ils ont toléré mes idées même s’ils n’étaient pas toujours d’accord. Et ce que je pense aujourd’hui, c’est quand même grâce à cette organisation. Je ne crache pas dans la soupe, mais à un moment donné, on peut servir la cause de l’Islam autrement.

« Je suis très inquiet quant à l’avenir de l’Islam en France »

Quels sont vos projets ? 

J’en ai plusieurs. Je suis en train d’écrire des livres. A Bordeaux, je gère beaucoup d’activités, dont trois mosquées. Je fais des conférences. Mais je suis très inquiet quant à l’avenir de l’Islam en France. Il y a un mélange entre religion, politique, spiritualité et syndicalisme. Les musulmans sont perdus. Et ils sont trompés par ceux qui soi-disant les défendent. Les imams par exemple, combattent l’islamophobie au lieu de faire leur travail et d’enseigner la religion comme il se doit. 

Le Conseil des évêques a un discours purement religieux et a, en parallèle, des associations. Les musulmans devraient de la même façon revendiquer leurs droits à travers des partis politiques, des syndicats, des associations, comme les autres citoyens. Il y a aussi des pratiques mineures qui encombrent l’esprit de beaucoup de jeunes alors qu’il faudrait d’abord leur faire développer des valeurs comme la générosité, la bonté… 

Je revendique une invisibilité identitaire et une visibilité spirituelle et morale dans la société. Le propre de la foi est d’être discret, mais par une discrétion agissante. Je souhaite transmettre une image séduisante de ma religion à travers la morale et non pas à travers l’identitaire.

© Capture de l‘interview de Tareq Oubrou par le webzine de l’Université de Fribourg.

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