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Interview : quand Abu Dhabi impose ses exigences à la Sorbonne Paris

Ecartée de son poste de directrice du département philosophie et sociologie à la Sorbonne Abu Dhabi sans savoir pourquoi, Lila Lamrani revient sur cet événement qui a fait se mobiliser 137 intellectuels, qui ont signé une tribune dans Le Monde. Interview.

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Lors de la rentrée universitaire, la chercheuse Lila Lamrani s’est vu retirer son poste de directrice du département philosophie et sociologie à la Sorbonne Abu Dhabi, alors qu’elle avait réussi le processus de recrutement. Aucune raison au retrait de son embauche n’a été avancée. De quoi scandaliser 137 intellectuels qui, dans une tribune publiée dans Le Monde, demandent des explications à la Sorbonne. « Une institution universitaire française peut-elle légitimement se laisser imposer un tri au sein de son personnel élu sans la moindre explication ? », demandent les signataires de la tribune qui y voient « une entorse grave à la méritocratie républicaine dont la Sorbonne est censée être l’incarnation en France et à l’étranger. » Rencontre avec Lila Lamrani.

LeMuslimPost : Racontez-nous le processus de recrutement qui vous a amenée à être embauchée à la Sorbonne Abu Dhabi ?

Lila Lamrani : L’annonce a été publiée courant juin. Je venais d’être classée deuxième pour un poste de maître de conférence à l’ENS Lyon, en civilisation et littérature arabes. Je n’avais donc pas de poste dans le supérieur. L’option Abu Dhabi s’est présentée, j’ai postulé.

La première étape est une sélection sur dossier, la seconde une audition. Nous étions cinq à être convoqués le 19 juillet dernier, à la Sorbonne Paris. J’étais la seule femme, cela s’est bien passé. J’ai toujours voulu passer un peu de temps dans un pays arabe. Le fait que ce soit une université française, la Sorbonne, était un bon moyen pour ensuite revenir et trouver un poste de titulaire en France après trois ans aux Emirats arabes unis.

Il y avait un jury composé de cinq personnes : le directeur du département de philosophie à Paris, un professeur de philosophie du département parisien, un professeur de sociologie, la professeure que j’étais censée remplacer et un professeur d’Abu Dhabi par visioconférence.

Le classement a été fait le jour même, mais la Sorbonne Abu Dhabi devait encore le valider. Quelques jours plus tard, j’ai finalement reçu un mail des ressources humaines de la Sorbonne Abu Dhabi me disant que j’étais classée première et donc on me proposait le poste, le premier cours devait avoir lieu le 24 septembre.

Vous étiez donc, à ce moment-là, certaine de rejoindre Abu Dhabi ?

Oui, j’ai commencé à préparer mes cours, acheté des livres. J’ai renoncé à ma bourse et à ma place pour un stage que j’avais obtenu à Tunis. J’ai également abandonné le processus de recrutement pour un contrat de post-doctorat de deux années à Fribourg. J’ai commencé à apprendre l’anglais à mes enfants, je leur ai trouvé une crèche à Abu Dhabi…

La promesse d’embauche, qui a été signée par le numéro 1 de la Sorbonne Abu Dhabi, Eric Fouache, vice-Chancelier de l’université, n’imposait que des clauses restrictives concernant ma santé : le poste était à moi sauf si, une fois à Abu Dhabi, il s’avérait que, après examens médicaux, j’avais le sida ou une autre maladie de ce type.

Vous avez cependant dû passer par le « security clearance », une enquête administrative ?

Oui, il y a une fiche de renseignements à remplir. Un peu bizarre pour une Française. On doit, sur ce document, déclarer sa religion, sa secte, préciser la nationalité de ses parents et même dévoiler sa « liste d’amis ». Ce sont des renseignements sur la vie privée qui sont utilisés ensuite par le SID (Service d’Infrastructure de la Défense), les services de renseignement émiriens.

« Je ne comprenais pas comment on pouvait me retirer un poste pour lequel j’avais été élue de manière régulière »

Et c’est là que vos ennuis commencent…

Trois semaines après avoir reçu ma promesse d’embauche, je trouve dans ma boîte un e-mail dont l’objet est simplement : « Withdrawal of offer » (retrait de l’offre). Un message de deux lignes, signé par ma correspondante aux ressources humaines de la Sorbonne Abu Dhabi qui me dit, en substance : « En raison de l’échec des procédures administratives, nous sommes au regret de vous annoncer que nous retirons l’offre. »

Vous n’avez pas eu plus d’explications ?

Non et je n’en ai eu, jusqu’à aujourd’hui, aucune. Peut-être y avait-il des raisons objectives, mais le fait de ne pas savoir, c’est ça qui était terrible. Il y avait de l’indignation, mais surtout de l’incompréhension. C’était tellement inattendu que je me sentais complètement perdue, je n’y comprenais rien et ne savais pas ce qui allait se passer, puisque même le directeur du département de philosophie m’a dit : « Il est hors de question, si cette décision est confirmée, qu’elle reste injustifiée. »

Quelles démarches avez-vous entreprises ?

J’ai contacté des amis qui pouvaient m’aider, qui connaissaient la région. Ils m’ont donné des contacts diplomatiques au ministère français des Affaires étrangères et sur place à l’ambassade. Malheureusement, ils n’ont réussi à obtenir aucune réponse. Je ne comprenais pas comment on pouvait me retirer un poste pour lequel j’avais été élue de manière régulière. Le vice-chancelier de la Sorbonne Abu Dhabi, Eric Fouache, m’a finalement envoyé un mail puis appelée. Il m’a demandé d’arrêter de contacter tout le monde et m’a assuré qu’il prenait en charge le problème dès son retour de vacances, la semaine suivante. Mais toutes les questions que je lui ai posées par la suite sont restées sans réponse. Je n’ai obtenu qu’un : « La décision est finale » et « nous ne pouvons rien faire ».

« Si on a une coopération française à l’international pour promouvoir nos valeurs et notre enseignement, il faut que ces valeurs soient respectées »

Aujourd’hui, quelles pourraient être les raisons réelles de votre éviction ?

Si aucune d’entre elles ne peut être privilégiée, car je n’ai reçu aucun retour à ce sujet, les pistes sont multiples. La première, c’est que je suis d’origine algérienne, or la marque Sorbonne est française et je ne suis pas blonde aux yeux bleus. Ce n’est pas forcément ce à quoi on s’attend quand on achète la marque Sorbonne. Et puis, l’Algérie a refusé de participer à la coalition qui bombarde le Yémen. Mes origines algériennes représentent la piste la plus plausible, Eric Fouache, lorsque je l’ai eu au téléphone, ayant évoqué comme seul argument ces origines. La Sorbonne Abu Dhabi a d’ailleurs apparemment refusé, en cette rentrée, la fille d’un diplomate algérien qui s’inscrivait en tant qu’étudiante. Mais d’autres raisons peuvent être à l’origine de cette décision : je suis une femme, investie politiquement sur la question palestinienne et sur les violences policières, cela peut déplaire dans un régime autoritaire.

Pourquoi avez-vous fait appel à des intellectuels pour vous soutenir dans cette tribune publiée dans Le Monde ?

Ce que l’on dit dans la tribune, c’est que si on a une coopération française à l’international pour promouvoir nos valeurs et notre enseignement, notamment la liberté académique, il faut que ces valeurs soient respectées. Sinon, il n’y a pas d’intérêt à vendre la marque Sorbonne, cela irait à l’encontre de la liberté d’enseignement. Je m’attendais aussi à une réponse de la part de la Sorbonne, fut-elle minimale, comme celle qu’a faite la New York University aux deux enseignants refoulés. Mais je n’ai rien reçu…

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