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Interviews et Portraits

Samah : « Dans l’intelligence artificielle, la diversité est capitale pour l’avenir »

Samah fait partie des rares femmes et musulmanes ingénieures en intelligence artificielle en France. Elle alerte sur le manque de parité et de diversité dans ce domaine.

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L’intelligence artificielle, qui bouleverse notre quotidien, est encore un domaine qui suscite questions et inquiétudes, notamment dans sa potentialité à remplacer l’intelligence humaine. Mais ce sont surtout actuellement les biais humains des algorithmes d’apprentissage qui sont pointés du doigt. Pensés par des hommes majoritairement blancs et aisés, ils reproduisent souvent les inégalités déjà existantes dans la société ainsi que des schémas racistes. 

Pour Samah, jeune ingénieure en intelligence artificielle, il est grand temps de se soucier de ces problématiques dans un domaine en plein essor. Interview. 

LeMuslimPost : Qu’est-ce que l’intelligence artificielle et comment se manifeste t-elle au quotidien ? 

Samah : L’intelligence artificielle (IA) est une discipline qui existe depuis les années 50. L’idée est d’étudier l’intelligence humaine, dont le processus de la parole, pour la retranscrire dans des machines et qu’elle puisse être imitée. Mais jusqu’ici il n’y avait pas vraiment eu d’avancées notables. Ce n’est que depuis plusieurs années que nous assistons à des prouesses technologiques grâce à des méthodes et à des puissances de calcul qui n’existaient pas à l’époque. De plus, il y a de plus en plus d’informations qui circulent aujourd’hui et c’est facile de capter des données et de les stocker. Ainsi, l’IA fait partie de notre vie de tous les jours, mais on ne s’en rend plus compte. 

Par exemple, une recherche sur Google utilise de l’IA, ne se basant plus seulement sur des mots clés mais aussi sur la pertinence de l’information recherchée. L’application Siri sur les portables, le focus sur l’appareil photo, c’est aussi de l’IA. Bientôt nous pourrons aussi remplacer les moteurs de recherche par des chatbots (logiciels programmés pour simuler une conversation en langage naturel, appelé aussi « agents conversationnels »). L’idée sera de capter les intentions derrière des phrases naturelles. C’est l’IA qui va s’adapter à l’utilisateur et plus l’inverse. Nous n’en sommes qu’au début mais ce changement va se faire. 

Quel est votre parcours ? A t-il été difficile pour vous, en tant que femme et musulmane, d’accéder au domaine de l’intelligence artificielle ? 

Après mon diplôme d’ingénieur en Technologie de l’Information pour la Santé j’ai d’abord voulu travailler dans le secteur hospitalier en tant que qu’ingénieur santé. Mais les établissements de santé en France sont très réticents quant à l’idée d’accepter de travailler avec une musulmane qui porte un foulard. Quels que soit le diplôme ou les compétences, on vit dans un pays où les musulmanes sont souvent ramenées à leur apparence. L’épanouissement au travail est quelque chose de primordial pour moi et il était hors de question de changer ce que je suis. J’ai donc refusé les offres où l’on ne me laissait pas le choix de me vêtir comme je le souhaite.

C’est après quelques mois que j’ai trouvé mon premier emploi dans un milieu qui me correspondait vraiment, au CEA de Saclay (Commissariat à l’Énergie Atomique). Et l’attente a en valu la peine puisque c’est mon expérience au CEA qui m’a permis d’apprendre toutes les techniques en IA que j’utilise au quotidien, en particulier dans le Traitement Automatique des Langues. J’étais dans le Laboratoire Vision et Ingénierie des Contenus, dans l’équipe multimédia. Il y avait une très bonne ambiance de travail et l’équipe m’a acceptée telle que je suis. J’y suis restée trois ans.

J’ai ensuite rejoins une start-up parisienne pour travailler sur une application de messagerie dotée d’Intelligence Artificielle. Là aussi, mon foulard a été accepté et mes choix respectés par mes collègues. 

Vous faites partie de l’association « Women in IA ». Quelle est la place des femmes aujourd’hui dans le domaine de l’intelligence artificielle ?

Les femmes n’osent pas entrer dans une voie qui paraît masculine et c’est dommage. Il n’y a pas assez de femmes et celles qui travaillent dans ce secteur ne sont pas assez visibles. Women in IA encourage les femmes à se faire un réseau et permet de voir que l’on peut réussir dans ce domaine. Des rassemblements entre femmes sont organisés, cela permet de se sentir plus libres et en confiance.

L’idée est aussi de promouvoir des « speakeuses » car les femmes osent moins prendre la parole lors de conférences sur l’IA que les hommes. Un jour je suis allée à un évènement privé de Google France. C’est là où l’on m’a motivée à intervenir dans des Meet Up de femmes comme Paris Data Ladies. Ma dernière conférence date de la semaine dernière et cela me plait beaucoup. 

Mais au-delà de la mixité, la diversité manque aussi cruellement dans ce domaine. Il existe une autre association dont je fais partie « All-In » dont l’objectif est de mettre en avant les hommes et les femmes dans l’IA en mettant l’accent sur la diversité des profils et des origines. Car en effet, dans l’IA le profil type reste l’homme blanc quadragénaire et cela pourrait être préjudiciable dans l’orientation future des machines.

Quels sont les dangers du manque de diversité dans l’IA ?  

Dans l’IA la diversité est capitale pour l’avenir car sinon personne ne pensera à nous, à nos particularités. En 2015 par exemple, le logiciel de reconnaissance faciale de Google a identifié un couple d’Afro-Américains comme des gorilles. Google s’est excusé de cette anomalie. Mais si l’on regarde qui travaillait chez Google à ce moment là, on s’aperçoit que ce sont principalement des hommes blancs. S’ils avaient eu un noir dans leur équipe ils auraient pu mieux tester leur logiciel avant qu’il n’y ait un signalement d’un utilisateur. C’est pour cela que nous devons tous nous y mettre. Car sinon les machines vont reproduire les clichés et encore une fois les minorités devront s’adapter aux points de vue du clan majoritaire. 

Les exemples de failles n’existent d’ailleurs pas que pour la couleur de peau mais aussi pour la culture, à laquelle les concepteurs ne pensent pas toujours. En Asie par exemple, des robots aspirateurs ont été vendus avec des détecteurs de meubles. Mais beaucoup d’Asiatiques ont l’habitude de dormir à même le sol. Une femme s’est vu arracher ses cheveux à cause du robot pendant son sommeil. Cette habitude culturelle n’avait pas été prise en compte alors que c’est aux objets de s’adapter, pas l’inverse. Ce sont aujourd’hui les normes occidentales qui prévalent. On instaure une normalité qui ne devrait pas exister. 

Comment encourager cette diversité dans le secteur de l’intelligence artificielle ? 

Il y a besoin de plus en plus de concepteurs dans ce domaine. Nous en avons encore au moins pour vingt ans de développement. Il faut utiliser les opportunités que l’IA offre. La tech est un endroit où on est plus accepté qu’ailleurs car il y a un tel boom dans ce domaine, une telle demande, que les recruteurs vont chercher les compétences avant tout et ne vont pas se soucier de l’origine de la personne ou de sa religion. 

J’aimerais donner envie aux gens de ce lancer dans l’intelligence artificielle car c’est très intéressant mais aussi car nous risquons de connaître d’autres failles importantes, qui pourraient entre autres concerner les musulmans. 

Par exemple, aux Etats-Unis, il existe déjà un système de détection faciale d’un potentiel terroriste ou d’un délinquant, qui reproduit les biais habituels dans la population carcérale. Des gens mal intentionnés pourraient utiliser ces technologies à mauvais escient. Il faut donc dès maintenant prendre les devants. 

© Photos : Muslim Think Tank

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