Après des décennies de tensions, les relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie sont une nouvelle fois rompues. A qui la faute ?

Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, a annoncé hier la rupture des relations diplomatiques entre l’Etat algérien et le royaume marocain. Les relations entre le Maroc et l’Algérie s’étaient tendues ces derniers mois. Toutefois, la décision algérienne vient juste après la tragédie provoquée par les incendies en Kabylie. Après les feux de forêts meurtriers – 90 morts dont 33 soldats –, le gouvernement algérien a accusé le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK). Ce mouvement sécessionniste est considéré comme organisation terroriste par Alger. Depuis mi-juillet, la diplomatie marocaine soutient officiellement le MAK. Le chef du MAK, Ferhat Mehenni, avait déclaré en juillet depuis la France qu’il comptait « ouvrir une ambassade » marocaine en Kabylie. S’en était suivi le rappel de l’ambassadeur algérien à Rabat.

Autre point marquant qui a tendu un peu plus les relations algéro-marocaines : la visite du ministre israélien des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, le 12 août, au Maroc. Une visite qui a fini d’exacerber les tensions entre Alger et Rabat. D’autant que Lapid a déclaré, au nom de son homologue marocain Nasser Bourita et en son propre nom, qu’ils partageaient « une certaine inquiétude quant au rôle de l’État algérien dans la région, qui s’est rapproché de l’Iran et mène actuellement une campagne contre l’admission d’Israël à l’Union africaine en tant qu’observateur ». Et ce, alors que l’Algérie brûlait. Une maladresse qui n’est pas passer inaperçue à Alger.

Echanges diplomatiques tendus

A Rabat, le gouvernement a réagi à la rupture des relations diplomatiques. Le Maroc rejette donc « les prétextes faux, voire absurdes qui sont à la base du choix d’Alger ». Le royaume chérifien s’appuie notamment sur les appels à l’apaisement du roi Mohamed VI le 30 juillet. Trop tard selon l’Algérie qui, « en tout état de cause, refuse la logique du fait accompli », précisait Ramtane Lamamra ce mardi. Le Maroc avait souvent attaqué l’Algérie diplomatiquement et médiatiquement, sur fond d’un soutien algérien pour la cause du Front Polisario depuis les années 1970. Dernièrement, l’Algérie avait exfiltré le leader sahraoui Brahim Ghali d’Espagne, où il avait été hospitalisé.

Le Maroc, qui s’appuie sur le soutien américain vacillant pour la « marocanité » du Sahara occidental, a mal digéré cette affaire. Cependant, le soutien marocain au MAK a été tout aussi difficile à digérer pour l’Etat algérien, endeuillé par les morts des incendies récents.

La décision de l’Algérie est-elle justifiée ?

Ramtane Lamamra n’a pas manqué de détailler les raisons de la décision de l’Algérie. « Le royaume marocain n’a jamais cessé ses actions hostiles contre l’Algérie », a dénoncé le chef de la diplomatie algérienne. Et en Algérie, le soutien marocain au MAK fait l’unanimité. Même le Front des Forces Socialistes (FFS), le plus ancien parti d’opposition d’Algérie, a rappelé que « l’unité de l’Algérie est une ligne rouge que personne ne doit franchir, sous aucun prétexte ».

Pour plusieurs analystes, la monarchie marocaine a raté l’occasion de renoncer à son soutien au MAK. Une opportunité de contrecarrer les actions d’Omar Hilale, l’ambassadeur marocain à l’ONU, qui pensait que l’envenimement du contexte kabyle était une riposte appropriée à la crise sahraouie. Or, deux facteurs font que cette action était maladroite. Premièrement, si les revendications d’indépendance sahraouie sont politiques, celles du MAK sont ethniques et religieuses. Deuxièmement, l’ingérence d’Israël relève de l’atteinte à la souveraineté et l’unité nationale algériennes. Deux principes fédérateurs en Algérie, et sur lesquels l’Etat et le peuple sont sur la même longueur d’ondes.

Israël, la goutte d’eau qui fait déborder le vase

Bien que les soucis entre l’Algérie et le Maroc soient au centre de tous les débats depuis l’indépendance des deux pays, le ton a souvent été plus tendre, si bien que les populations ne s’étaient pas senties concernées outre mesure. Car, lorsqu’il s’agit de débattre de la paternité de la musique raï ou du couscous, les discussions restent cordiales. Toutefois, quand il est question d’identité nationale et de politique souveraine, l’hostilité monte de plusieurs crans.

Surtout, depuis la signature des Accords d’Abraham par le Maroc en décembre dernier, le point de non-retour a été franchi. On ne touche pas non plus à la cause palestinienne ! Toutefois, que le Maroc opte pour la coopération avec l’entité sioniste – Israël – est une chose, mais qu’il s’allie à l’Etat hébreux pour sonner la charge diplomatique contre l’Algérie est mal venu. Lorsqu’on considère la position algérienne, et populaire marocaine au demeurant, quant à l’occupation israélienne de la Palestine, aucune concession n’est possible. Même au sein du gouvernement marocain, l’accord n’avait pas fait l’unanimité.

Enfin, de nombreux événements – comme la profanation du drapeau algérien à Rabat en 2013 – ont rendu les relations entre les deux pays très tendues. Il incombait à la monarchie marocaine de créer les conditions de la paix, ce que le roi a bien tenté de faire sous la pression américaine. Mais la naissance de lien entre Israël et le Maroc et le blocage du dossier sahraoui ont envenimé un peu plus les échanges diplomatiques. Une nouvelle fois, les deux pays sont brouillés. Pour combien de temps ?