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Le Qatar, victime collatérale des rivalités entre Moscou et Washington ?

Alors que les pays du Golfe justifient leur attitude à l’égard de Doha par la lutte contre le terrorisme, la question des alliances diplomatiques et des partenariats énergétiques s’avère essentielle pour comprendre la crise.

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Dans la crise du Golfe, la lutte contre le terrorisme ne serait-elle qu’un prétexte ? Officiellement, il s’agit bien de la raison du bras de fer diplomatique engagé depuis plusieurs semaines par l’Arabie saoudite et ses alliés contre le Qatar. Deux pactes secrets auraient été signés entre les pays de la région en 2013 et en 2014, chaque Etat ayant alors promis de ne soutenir ni financièrement, ni politiquement, les groupes d’opposition au Yémen, en Arabie saoudite ou en Egypte. Accusé de soutenir le mouvement des Frères musulmans, le Qatar aurait rompu cet accord, provoquant l’ire des pays arabes voisins.

Les sanctions ont été enclenchées le 5 juin 2017, soit deux semaines après la visite dans la région de Donald Trump, qui avait assuré aux Saoudiens et à leurs alliés tout son appui dans la lutte contre le terrorisme. Un soutien implicite à l’offensive diplomatique que préparaient les Saoudiens, les Emiratis et les Egyptiens. En visant particulièrement l’Iran, l’hôte de la Maison-Blanche mettait en cause indirectement le Qatar : le petit émirat entretient des relations cordiales avec Téhéran depuis de nombreuses années, les deux pays partageant le même gisement de gaz naturel off-shore, le North Dome Field. 

Affaiblir le réseau qatari

Or, c’est justement la question du gaz qui, mystérieusement, est absente de la plupart des analyses sur la crise du Golfe. Le Qatar, qui cherche depuis son indépendance en 1971 à se défaire de la mainmise saoudienne, n’a cessé de multiplier les relations directes avec les puissances régionales et occidentales. Il a notamment développé un partenariat très fort avec les États-Unis dans le domaine de la liquéfaction du gaz naturel, ce qui lui a permis de s’enrichir considérablement. Mais ce partenariat semble aujourd’hui remis en cause par Donald Trump et ce, pour le plus grand bonheur des Saoudiens, qui s’inquiétaient de voir le petit émirat consolider des partenariats avec les Occidentaux tout en conservant des liens étroits avec Téhéran et même Moscou.

Bien qu’officiellement opposés sur le dossier syrien, le Qatar et la Russie ont su construire une alliance dans le secteur énergétique qui devrait s’étendre aux domaines de l’industrie et de la coopération militaires, comme le signale Caroline Galactéros, docteur en science politique et ancien auditeur de l’Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN). Un rapprochement entre Doha et Moscou qui expliquerait l’offensive diplomatique contre le petit émirat, bien plus que les accusations de soutien au terrorisme que rien ne semble corroborer sérieusement – le 24 juillet dernier, un accord de coopération était même signé entre le Qatar et les États-Unis pour lutter contre les flux financiers terroristes. 

En février dernier, le Qatar a annoncé avoir investi « près de 2 milliards de dollars dans les activités de l’entreprise russe Novatek, le plus important producteur indépendant de gaz de Russie ». Quelques mois plus tôt, en décembre 2016, l’État russe cédait 19,5 % du capital de Rosneft, première entreprise pétrolière mondiale, à un consortium formé à parité par le négociant suisse Glencore et le fonds souverain Qatar Investment Authority (lui-même majoritaire au sein de Glencore).

Téhéran-Moscou-Doha : 50 % des réserves mondiales de gaz naturel 

Un accord économique qui s’inscrit dans la nouvelle donne géopolitique et énergétique de la région. En effet, le Qatar cherchait depuis de nombreuses années une voie pour atteindre le grand marché européen. Avec la mise en place du gazoduc TurkStream qui doit acheminer le gaz russe vers l’Europe en passant par la mer Noire, les Russes se sont imposés comme un acteur incontournable. Si à l’origine Doha avait d’autres projets, les réalités du terrain en ont décidé autrement. 

Selon Jean-Bernard Pinatel, général (2S) spécialiste des questions géopolitiques, les Qataris avaient d’abord imaginé un plan visant à installer un gazoduc vers l’Europe via la Syrie. Ce gazoduc terrestre aurait traversé l’Arabie saoudite et la Jordanie afin d’arriver à Homs, en évitant l’Irak. « Mais Bachar el-Assad refusait d’autoriser ce transit », signale l’auteur de La Guerre civile mondiale. D’où l’importance, ajoute-t-il, de la bataille d’Alep en 2016, qui s’est soldée par une victoire éclatante pour le régime syrien et ses alliés iraniens et russes. Le rapport de force basculant alors largement en faveur de Moscou, les Qataris ont préféré enterrer leur projet de se rallier au gazoduc TurkStream.

La Russie, l’Iran et le Qatar, qui possèdent 50 % des réserves mondiales de gaz naturel, « sont désormais alliés économiquement et stratégiquement, ce qui marque l’échec de la stratégie de l’Union européenne de diversification de ses sources d’approvisionnement de gaz naturel inspirée et voulue par les États-Unis et l’OTAN », analyse Jean-Bernard Pinatel. Une situation loin d’être idéale aux yeux de Riyad, et à ceux des dirigeants américains et européens. Voilà qui prouve, comme l’affirme Caroline Galactéros, que « c’est davantage la rivalité entre Riyad et Téhéran (et en filigrane, celle entre Washington et Moscou) qu’il faut mesurer pour comprendre le sort actuel du Qatar ».

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