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Interviews et Portraits

«La petite mosquée dans la cité», une enquête sociologique adaptée en BD

« La petite mosquée dans la cité » raconte en bande-dessinée l’enquête de la sociologue Solenne Jouanneau sur les imams en France. Interview. 

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« Imam du quartier, Moussa doit jongler entre son boulot d’architecte, les attentes des fidèles et l’organisation de la vie de la mosquée. Lorsque la mairie annonce que les locaux vont fermer à cause du projet de rénovation urbaine, c’est la crise ». 

Tel est le résumé de la nouvelle BD de Sociorama, qui met en fiction l’ouvrage « Les imams en France : une autorité religieuse sous contrôle » (Editions Agone), paru en 2013. 

Cette enquête de Solenne Jouanneau, est le fruit de dix ans d’études sur l’islam en France via la réalisation de multiples entretiens et observations auprès d’imams. Dans celle-ci, elle y explore leurs rôles, leurs parcours, leurs statuts, la surveillance dont ils font l’objet mais aussi leur place au sein des fidèles.

Des résultats d’enquête que l’on retrouve dans « La petite mosquée dans la cité ». Mise en scènes et co-scénarisée par la dessinatrice Kim Consigny, cette BD restitue de manière réaliste les enjeux quotidiens et locaux de l’islam hexagonal.

LeMuslimPost : Quelle est l’origine du titre de la BD?

Solenne Jouanneau : « La petite mosquée dans la cité » est un clin d’œil à la série canadienne « La petite mosquée dans la prairie ». Comme dans cette série datant du début des années 2000, l’idée était de raconter le quotidien de la vie d’une mosquée. Notre propos n’est pas de parler des attentats ou de la radicalisation. Je ne suis d’ailleurs pas spécialiste de ce sujet. La seule concession que nous ayons fait à l’actualité est une scène de prêche juste après un attentat où l’imam appelle au calme, mais c’était surtout pour montrer la surveillance de la part des renseignements généraux, présents pendant le discours.

Que raconte « La petite mosquée dans la cité » ? 

La BD raconte l’histoire d’une mosquée crée dans les années 80 et située dans un quartier populaire. Celle-ci doit être détruite, dans le cadre du nouveau plan d’urbanisme. Ainsi le président de la mosquée et l’imam sont chargés de trouver d’autres locaux pour leurs fidèles et c’est là tout l’enjeu de la BD. Mais cette histoire montre aussi le rôle d’un imam en général et d’un président d’association. On y découvre aussi les activités de la mosquée, les tensions, les enjeux de financement de celle-ci.

Avec Kim nous avions envie de mettre en avant une mosquée résultant de la collaboration entre étudiants et immigrés, un modèle fréquent dans les années 1970-1980. Il ne faut pas oublier que la grande majorité des mosquées et salles de prières se sont crées ainsi en France. C’est important de parler de ces petites mosquées autonomes, ces énergies locales des années 80, où étudiants et travailleurs immigrés mettaient en commun leurs compétences.

Deux imams sont en concurrence dans cette histoire. Qu’avez-vous voulu montrer à travers ces personnages ?

Deux imams sont effectivement représentés. Un imam principal, Moussa et un imam suppléant, Omar. L’imam principal est bénévole, comme dans plus de la moitié des mosquées en France. L’autre imam, va se retrouver suppléant. Il souhaite s’investir davantage au sein de la mosquée. En effet, celui-ci vient de perdre son emploi sa hiérarchie ayant jugé sa pratique religieuse problématique parce qu’il évite de serrer la main des femmes et d’assister aux soirées organisées par l’entreprise où l’on y boit de l’alcool. A travers ces deux personnages, Kim et moi voulions montrer des rapports différents au rôle d’imam, mais aussi montrer qu’il existe différente manière de gérer une mosquée.

L’imam principal souhaite garder l’indépendance du lieu de culte et invite donc les fidèles à refuser les financements étrangers. L’autre imam, qui veut sortir du bricolage est tenté de demander le soutien d’un pays musulman. Ce qui ressort aussi, c’est leur rapport à la politique qui n’est pas le même. Omar, qui se sent lui-même discriminé suite à son licenciement, a un discours qui porte d’avantage sur le racisme et l’islamophobie. Moussa est mieux inséré socialement, il est aussi plus libre de ses choix puisqu’il est patron de sa propre entreprise. Du coup, il est plus enclin à considérer que c’est à la communauté de s’interroger sur ses propres responsabilités, que c’est à elle d’être forte. Il est aussi plus conciliant vis-à-vis des pouvoirs publics. Notre idée c’était de montrer que les positionnements d’un imam était susceptible de varier en fonction de sa propre expérience au sein de la société française.

« Ce n’est pas tant le discours religieux qui diffère entre les imams mais surtout la manière dont ils occupent leurs rôles et leur investissement dans la vie de la mosquée »

Qu’est-ce qui fera alors la popularité d’un imam ? 

L’imam doit acquérir sa légitimité. Dans la BD, Moussa est l’archétype de l’imam qui a intégré les codes, qui est légitime. Omar lui a un peu plus de mal à se faire accepter.

Pour être un imam populaire, il faut savoir produire un discours qui va plaire au plus grand nombre, quels que soient l’âge des fidèles, leur classe sociale, leur milieu professionnel etc. Ainsi en général, les discours ne sont pas très innovants et restent plutôt consensuels.

Finalement, ce n’est pas tant le discours religieux qui diffère entre les imams que la manière dont ils occupent leurs rôles et s’investissent dans la vie de la mosquée (enseignements, place des femmes etc). C’est cela qui va compter dans leur popularité.

On évoque souvent l’influence des imams sur les fidèles. Qu’en est-il sur le terrain ?

Les médias donnent une vision dycotomique de l’islam ou de l’imam, qui sera soit modéré, soit radical. L’image des fidèles est aussi assez débilitante.

On parle toujours de la nécessité de former des imams modérés, pour que les fidèles adoptent le même discours. Cela revient à dire que les imams ont une influence forte sur les fidèles. Mais les choses sont plus compliquées que ça.

L’idée qui prévaut c’est que l’imam est la cause et la solution de l’islam en France. C’est en tout cas la position du ministère de l’intérieur. Mais un imam ne peut jamais aller plus loin que là où ses fidèles veulent aller. Certains imams sont d’ailleurs plus progressistes que leurs fidèles.

Durant mon enquête, je me suis rendue dans deux régions de France, j’ai rencontré une trentaine d’imams et j’ai suivi un lieu de culte en particulier pendant trois mois. J’ai constaté qu’il y avait des imams plutôt progressistes dans certains domaines et pas dans d’autres. Il y a des mosquées qui professent des discours radicaux, mais elles ne représentent certainement pas la majorité.

« On voit comment les imams sont devenus un vrai enjeu et comment les pouvoirs publics veulent encadrer l’islam en France »

Vous évoquez également la surveillance des mosquées et des imams dans la BD. Comment expliquer un tel contrôle du culte musulman ?

Ce contrôle existe depuis la fin des années 80. L’islam est clairement plus surveillé que d’autres cultes car c’est une religion qui soulève des enjeux sécuritaires et politiques en France. Dans la BD on y retrouve cette surveillance émanant de la préfecture et de la mairie ainsi que des scènes assez classiques comme le maire qui s’interroge sur quel local il pourra louer à l’association musulmane, le tollé que sa décision suscite auprès des autres habitants, puis la réaction islamophobe des élus au conseil municipal.

Mon travail d’enquête m’a amené à consulter les archives du Ministère de l’Intérieur. On y voit comment les imams sont devenus un vrai enjeu et comment les pouvoirs publics veulent encadrer l’islam en France. Les profils des clercs sont très contrôlés alors que c’est à la communauté religieuse de le faire. 80% des imams n’ont pas nationalité française. Ils savent  clairement qu’ils sont surveillés et que leur régularisation est en jeu.

A qui cette BD s’adresse t-elle et quel est son enjeu ?

Cette BD s’adresse aux musulmans, qui devraient se retrouver dans certaines scènes, comme aux non-musulmans. J’espère que ces résultats d’enquête mis en dessin permettront de normaliser le regard sur l’islam en France. Les gens ont peur de ce qui se passe dans les mosquées mais il s’y passe les mêmes choses que dans les synagogues et les églises. Avec Kim, nous voulions montrer le quotidien d’une mosquée pour démystifier les choses et montrer qu’il y a comme dans les autres lieux de culte une solidarité religieuse qui s’organise, des enseignements religieux etc. Tout l’enjeu était de réussir à décrire l’ordinaire de la vie d’une mosquée tout en parvenant à captiver le lecteur.

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