Les influenceurs d’extrême droite gagnent en popularité. Le doctorant en Science politique à Sciences Po Tristan Boursier décrypte le phénomène.

La réaction de Jean‑Luc Mélenchon à la vidéo de Papacito – Ugo Gil Jimenez de son vrai nom – a donné une visibilité sans précédente à son auteur, le leader de la France Insoumise ayant porté plainte. Dans la vidéo désormais supprimée de YouTube, Papacito et Code-Reinho – un autre youtubeur spécialisé dans les armes à feu – tirent sur un mannequin habillé en « gaucho » tout en expliquant comment se procurer des armes légalement.

Beaucoup de citoyens ont alors découvert l’existence du personnage autant que de ses opinions. Si Papacito se présente dans une tribune vidéo de 40 minutes pour Valeurs Actuelles comme un « polémiste professionnel » et « humoriste », il affiche également sa sympathie à l’égard des idées de Jean‑Marie Le Pen et d’Éric Zemmour, une sympathie qui est d’ailleurs mutuelle pour ce dernier.

Malgré la controverse publique de ces derniers jours qui porte d’une part sur le caractère illégal ou non de la vidéo, et d’autre part sur la prétendue utilisation de cette vidéo à l’avantage de l’agenda politique de Jean‑Luc Mélenchon, il est intéressant de se pencher non sur la vidéo, mais sur le contexte général dans lequel elle est produite.

Il ne s’agit pas d’une vidéo isolée, d’un billet d’humour. La vidéo s’inscrit dans un projet politique que son auteur explicite dans d’autres interviews données pour Valeurs actuelles et Boulevard Voltaire : Papacito se présente comme un passeur d’idées qui cherche à populariser des idéologies d’extrême droite. Il est un des acteurs les plus actifs d’un phénomène récent de popularisation sur les réseaux sociaux en général et YouTube en particulier d’idéologies antidémocratiques et illibérales autrefois cantonnées à des cercles restreints.

Définir le phénomène : influenceurs d’extrême droite

Dans le cadre de mes recherches, j’observe depuis plus d’un an une vingtaine de chaînes YouTube qui développent des idées politiques d’extrême droite. J’étudie les contenus produits – l’évolution de leurs discours et de leur idéologie – mais aussi la croissance de leur nombre d’abonnés, de vues ainsi qu’une partie des interactions autour des vidéos générées par leurs auteurs sur Twitter.

Nombre de vues de différentes chaînes YouTube proches de celle de Papacito.

Les chaînes étudiées varient fortement en termes de visibilité. Les chaînes les plus vues cumulent depuis leur création entre 10 millions et 30 millions de vues. En termes d’abonnés, c’est-à-dire de personnes qui souhaitent être informées des activités de la chaîne en étant notifiées par YouTube, un petit groupe d’entre elles se situent entre 200 000 et 400 000 abonnés, la plupart dépassent péniblement les 50 000 abonnés. Seule exception notable, la chaîne du Raptor qui est la plus populaire avec plus de 700 000 abonnés. La chaîne principale de Papacito atteint 120 000 abonnés et plus de 2 millions de vues pour seulement quatre vidéos et trois ans d’existence.

Nombre d’abonnés de différentes chaînes YouTube proches de celle de Papacito.

S’il n’existe pas de terme précis pour les désigner, il semble pertinent de parler d’influenceurs d’extrême droite.

Le terme est volontairement vague, car il tente de capter une activité qui consiste avant tout à influencer l’opinion publique et de populariser des idées hétéroclites. Si la plupart d’entre eux seraient d’accord pour se revendiquer de la droite et du conservatisme, des études approfondies, notamment celles de Samuel Bouron Benjamin Tainturier et d’Eve Gianoncelli, tous trois chercheurs à Sciences Po, permettent de faire des distinctions plus fines en précisant la diversité de leurs projets politiques qui mélangent de façon pas toujours cohérente et à différents degrés des messages suprémacistes blancs, masculinistes, mais aussi pour certains qui apparaissent clairement racistes et fascistes.

Le terme fasciste est souvent utilisé à outrance pour désigner ces acteurs. Des controverses académiques existent par ailleurs sur la pertinence de son emploi pour désigner des phénomènes contemporains. Il est donc important de préciser ce qu’il désigne ici. La définition de Roger Griffin permet le mieux de comprendre les discours observés récemment sur Internet.

Pour l’historien et politologue oxonien, l’idéologie fasciste se présente comme une solution à « la décadence » provoquée par la démocratie libérale et le communisme. Aujourd’hui il s’agit du « gauchisme » en général – qu’il faut éradiquer à travers la mobilisation de masse, le nettoyage national et la renaissance nationale. Le nettoyage national réfère ici à l’idée que le corps de la nation aurait été rendu impure par des « parasites ». Pour les influenceurs étudiés, il s’agit principalement des immigrés, des musulmans, des féministes et des militants de gauche. Des études plus récentes permettent de montrer en quoi il existe une rhétorique fasciste propre à certains discours contemporains diffusés sur Internet.

Devenir populaire sans perdre en radicalité et en cohérence

Le message fasciste n’est pas toujours clairement identifiable et des désaccords existent parmi les influenceurs étudiés. Par exemple, Papacito tend à critiquer les ethno-racialistes (représentés en France par certains groupes suprémacistes blancs comme « Belvedere : État blanc ») en rappelant qu’après la Première Guerre mondiale le peuple français a subi « une sélection génétique des faibles » allant ainsi à l’encontre du darwinisme social. Il se dit donc plus attentif à l’apport d’élément extraeuropéen pour « raffermir le peuple français ».

Si l’appropriation d’internet par l’extrême droite n’est pas nouvelle, elle était jusqu’à présent cantonnée à des sites dédiés – tels que fdesouche.fr. L’enjeu est donc pour ces influenceurs de réussir à faire passer un message suffisamment cohérent sur le plan idéologique pour convaincre, sans pour autant prendre des positions trop radicales sur des sujets clivants au sein même de l’extrême droite.

Les influenceurs vont alors se répartir l’effort de propagation des idées dans un esprit gramscien : d’un côté des influenceurs idéologues, comme Julien Rochedy, qui développe des messages antiféministes et suprémacistes blancs sophistiqués, et de l’autre, des influenceurs passeurs d’idée comme Papacito, qui cherchent à capter le plus grand nombre pour ensuite les rediriger vers les idéologues.

Cette stratégie semble payante puisque durant la seule année dernière, la plupart des chaines ont ainsi doublé leur nombre d’abonnés et pour certaines, l’ont triplé. En parallèle à YouTube, ces influenceurs tirent parti de Telegram et de Signal pour diffuser leurs idées les plus extrêmes sans tomber sous le coup de la loi. Ces réseaux également plébiscités par les réseaux terroristes islamiques, permettent d’échanger des messages de façon cryptée et à un public choisi.

Les vidéos YouTube constituent ainsi une vitrine qui permet ensuite de diriger le spectateur vers ces plates-formes plus discrètes où le message diffusé est bien plus radical car il n’est pas aussi contrôlé que sur YouTube.

Dans ses « Entretiens chocs », Papacito utilise l’actualité et l’humour comme support à un message viriliste et conservateur.
Papacito/YouTube

Un projet politique nourri par des sources idéologiques variées

Les influenceurs d’extrême droite développent des stratégies rhétoriques efficaces et sophistiquées afin de faire passer un message qui bien souvent est à la limite de ce qui est autorisé dans le cadre de la loi française.

Ainsi, régulièrement, certains d’entre eux vont parler indirectement de race en faisant des allers-retours entre différentes catégories vagues qui désignent les blancs – occidentaux, européens, Français « profonds » – et celles qui désignent les non-blancs en ironisant sur la rhétorique libérale multiculturelle – par exemple « chances pour la France » pour désigner les immigrés extra-européens.

Bien qu’ayant une posture de passeur d’idées, Papacito développe un projet politique précis : anti-républicain, royaliste, masculiniste et qui rejoint un certain nombre de caractéristiques propres aux franges les plus radicales de l’extrême droite tel que l’opposition à l’État de droit et la promotion de la violence. Sa pensée est basée en partie sur des références à la mode depuis une dizaine d’années à l’extrême droite : la figure du surhomme chez Nietzsche, le concept d’hégémonie culturelle du philosophe de gauche Antonio Gramsci et l’idée de grand remplacement de Renaud Camus.

Sa pensée n’est pas toujours cohérente, ce qui constitue un atout pour lui, car cette flexibilité idéologique lui permet de convaincre une plus grande audience. Ainsi, si Papacito admire l’autoritarisme illibéral de Franco, l’idée d’État libertarien – avec un État minimal qui laisse les citoyens posséder des armes et s’en servir librement dans leur propriété – ne lui parait pas mauvaise.

Sa rhétorique est construite autour d’un champ lexical guerrier : les adversaires politiques sont des ennemis et leurs alliés sont des collabos. Il fait régulièrement référence à la guerre civile et à la figure de l’épuration d’après-guerre. Lorsqu’un membre de Valeurs Actuelles l’interroge sur l’État de ses rêves, il évoque l’idée de cellules afin de « purger les collabos », puis l’importance de « désinfecter le corps français » avec des camps de rééducation basée sur une « pédagogie carcérale ».

La dimension masculiniste est également omniprésente. Il décrit la République française comme ayant été fondé par des « fils de putes » buvant des « thés de folles » en collants et rubans. À l’inverse de la royauté qui a pour lui été inventée par de « gros rois germains avec des glaives d’un mètre ».

Un phénomène difficile à étudier

Il est important, en tant que chercheur, de considérer avec sérieux ce phénomène qui tend à développer un discours structuré, argumenté qui possède ses propres références idéologiques. Il ne faut pas tomber dans la tentation de décrédibiliser ces discours, mais essayer de les caractériser et de comprendre la spécificité du projet politique qu’ils portent. Il est ainsi important de ne pas seulement considérer ce phénomène sous le prisme des mouvements sociaux ou avec des outils quantitatifs comme le fait déjà la littérature académique contemporaine, mais il est également important de l’aborder avec les outils de la théorie politique et de l’étude des idéologies.

Pour autant, il ne s’agit pas non plus d’accorder à ce phénomène plus de place que ce qu’il n’a déjà, et de ne pas contribuer à la diffusion de ces idées qui ne sont pas seulement des opinions, mais parfois des délits au regard de la loi lorsqu’elles incitent à la haine raciale ou au crime.

Il ne faut pas oublier que ces discours restent minoritaires dans l’opinion publique bien que le contexte politique général français et européen voit la droite et l’extrême droite institutionnelle gagner du terrain.The Conversation

Tristan Boursier, Doctorant en Science politique, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.