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Pamphlets de Céline : peut-on rééditer des écrits antisémites ?

Les éditions Gallimard souhaitent republier dans les mois à venir les pamphlets antisémites du célèbre écrivain Louis-Ferdinand Céline. Une réédition qui pose question.

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Mise à jour, le jeudi 11 janvier 2018 à 15h40 : Antoine Gallimard, président des éditions du même nom, a décidé de suspendre la décision de rééditer les pamphlets antisémites de Céline, « jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies » pour envisager « sereinement » ce projet.

Si le roman « Voyage au bout de la nuit » de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est un classique de la littérature française, les autres écrits sur les juifs de ce même auteur sont moins connus du grand public.

Et pour cause, « Bagatelles pour un massacre », « L’École des cadavres » et « Les beaux draps » sont des pamphlets antisémites. Publiés entre 1937 et 1941, ils n’ont pas été réédités depuis, bien qu’ils ne soient pas strictement interdits en France et même disponibles sur internet. A l’époque les « Bagatelles » sont un succès et ce livre — le plus sulfureux des trois — est vendu à près de 100 000 exemplaire. 

Dans ces pamphlets, l’écrivain décrit les juifs comme des « parasites inassimilables ruineux et désastreux », des « suçons pourrisseurs » et autres qualificatifs tout aussi méprisants. A la fin de la guerre, en 1950, l’écrivain est condamné à « l’indignité nationale », puis amnistié en 1951. Gallimard republie alors ses œuvres, sauf les pamphlets, que Louis-Ferdinand Céline refuse de voir réédités. 

La réédition des pamphlets antisémites de Céline attendue pour mai 2018

Plus de 60 ans plus tard, les éditions Gallimard ont annoncé la réédition de ses textes, prévue pour mai 2018. Une réédition qui devrait finalement être retardée. En effet, ce projet est très polémique dans le milieu intellectuel et politique. Pour les uns, ces écrits sont considérés comme des documents historiques ou à grand intérêt littéraire, et perçus par d’autres comme toujours potentiellement dangereux. Plusieurs questions se posent en effet. 

Pourquoi rééditer des pamphlets pro-nazis des décennies plus tard, allant contre la volonté même de l’écrivain ? Au nom du génie littéraire d’un auteur, doit-on publier l’intégralité de ses œuvres, même les plus racistes ? Peut-on considérer ces écrits comme des documents historiques, au même titre que « Mein Kampf » de Hitler — livre qui devrait être réédité lui aussi cette année chez les éditions Fayard ?

Pour l’éditeur Antoine Gallimard, « On n’a pas à pousser les éditeurs à s’autocensurer », a-t-il déclaré à l’AFP suite à la polémique. Il a même dénoncé « un procès d’intention. » Dans un communiqué transmis à l’AFP le 20 décembre, l’éditeur parisien a expliqué vouloir s’inspirer de « l’édition critique » des pamphlets de Céline publiée au Québec en 2012 et qui n’a causé aucune polémique dans le pays. 

Le Premier ministre n’a pas « peur de la publication de ces pamphlets » 

 «L’intention est d’encadrer et de replacer dans leur contexte des écrits d’une grande violence, marqués notamment par la haine antisémite de l’auteur», expliquait Gallimard. Les éditions ont en effet indiqué que le livre serait accompagné d’une analyse du professeur d’université Régis Tettamanzi, spécialiste de la littérature célinienne et d’une préface signée de l’écrivain Pierre Assouline. 

Mais ces notes suffiront-elles à rendre ces écrits inoffensifs ? Pour les partisans de cette réédition, pas de crainte, « les livres de Céline ne vont ni augmenter ni diminuer l’antisémitisme », assure à L’Obs l’écrivain Boualem Sansal, qui invoque la liberté d’expression. 

Autre soutien plus inattendu, celui du Premier ministre lui-même, Edouard Philippe. « Je n’ai pas peur de la publication de ces pamphlets, mais il faudra soigneusement l’accompagner », a fait savoir le chef du gouvernement, au Journal du Dimanche. « Il y a d’excellentes raisons de détester l’homme, mais vous ne pouvez pas ignorer l’écrivain ni sa place centrale dans la littérature française », a t-il argumenté. 

Quant à Lucette Destouches, 105 ans, la veuve de l’écrivain, elle avait toujours refusé jusqu’à maintenant de rééditer les pamphlets, respectant la volonté de son mari. Pendant des décennies, elle a mené de multiples actions judiciaires contre les publications pirates de ces livres dans les librairies, en France comme à l’étranger. Aujourd’hui, elle a changé d’avis. Elle et son avocat estiment que l’époque est différente et que le moment est venu, considérant sûrement le public assez mature pour avoir sous les yeux ce type d’écrits. 

« Il ne faut jamais sous-estimer l’attrait de ce genre de textes »

Mais cet avis est loin de faire l’unanimité. Serge Klarsfeld, le président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France, rappelle que ces textes antisémites de Céline « tombent sous le coup de la loi » et souhaite, tout comme le CRIF, leur interdiction.

« Comment cette maison d’édition peut-elle tomber dans une utilisation mercantile de textes appelant explicitement à l’extermination des Juifs ? », a également réagi SOS Racisme mardi dernier. 

Quant à l’ambassadrice d’Israël en France, Aliza Bin-Noun, elle a publié récemment une lettre sur les réseaux sociaux, exhortant le Président des éditions Gallimard à annuler la réedition de ces trois pamphlets. Elle a souligné leur caractère « intolérable », dans un « contexte de regain d’antisémitisme », marqué notamment par le récent incendie d’un magasin casher à Créteil.

Plusieurs historiens s’opposent aussi à ce projet comme Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme en France ou Tal Bruttmann. « Il ne faut jamais sous-estimer l’attrait de ce genre de textes. C’est un cadeau que les militants d’extrême droite seront ravis de se faire…», a jugé ce dernier dans le quotidien La Croix. 

Interdire Dieudonné et Soral et autoriser Céline ? 

Quant au député de la France Insoumise Alexis Corbière, il soulève une interrogation importante au coeur de cette polémique : « On ne peut pas faire deux poids, deux mesures. Fustiger l’antisémitisme des banlieues et réclamer l’interdiction de Dieudonné, et se pâmer à Saint-Germain-des-Prés devant des écrits abjects, sous couvert de littérature. Il y a là un mépris social que je trouve détestable », s’est-il exprimé à ce sujet dans le magazine L’Obs. 

Il convient également de rappeler le poids de Gallimard sur le marché du livre. Cette maison d’édition centenaire est considérée comme l’une des plus influentes maisons d’édition en France, ayant édité de nombreux prix Goncourt. Ainsi, publier ces pamphlets risque de leur donner une certaine respectabilité, une caution, voire de les banaliser. 

Ces ouvrages sont certes disponibles au Mémorial de la Shoah à Paris. Mais les vitrines d’un musée tel que celui-ci, peuvent mettre suffisamment de distance avec le passé et la portée de ces pamphlets. Reste que les écrits de Céline tomberont dans le domaine public en 2031 (70 ans après la mort des écrivains en France) et ils seront alors libres de droits…

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