En dépit des preuves accablantes, nombre d’États musulmans refusent toujours de condamner la répression des Ouïghours par la Chine. L’exemple de la République de Guinée, dont la population est musulmane à près de 90% mais qui a placé son avenir dans les mains de Pékin, illustre toute la difficulté du monde musulman à s’unir pour faire cesser le « génocide » ouïghour.

Minorité musulmane turcophone vivant dans l’Ouest de la Chine, dans la province du Xinjiang, les 11 millions d’Ouïghours chinois sont l’objet depuis 10 ans d’une politique de répression de la part de Pékin redoublant de brutalité.

D’après les rapports de plusieurs ONG de premier plan et des témoignages de rescapés, plus d’1 million d’Ouïghours seraient détenus dans quelques 380 camps d’internement, et subiraient séances de torture, campagnes de stérilisation forcée des femmes en âge de procréer et séances d’endoctrinement et de rééducation. 80 000 prisonniers auraient été par ailleurs déportés dans d’autres province, et seraient obligés de travailler comme main d’œuvre à bas coût dans des usines appartenant à de grandes marques chinoises, comme Huawei, et occidentales, comme Adidas, Lacoste ou encore Apple.

Des reportages glaçants de journalistes font également état d’un trafic international d’organes prélevés directement sur des prisonniers ouïghours, quand les États-Unis ont récemment dénoncé un trafic de cheveux humains organisé depuis le Xinjiang par l’entreprise chinoise Lop County Meixin. De nombreuses mosquées et cimetières musulmans auraient été détruits au cours des dernières années selon des photos prises par satellite, constituant les preuves d’un véritable « génocide culturel » à l’œuvre dans la province.

Nier l’évidence sur le « génocide » ouïghour

Malgré la publication de nombreuses preuves irréfutables, nombreux sont les États musulmans qui persistent à écarter toute mise en cause de la Chine. C’est notamment le cas de la République de Guinée, un pays d’Afrique de l’Ouest dont près de 90% de la population est de confession musulmane. Son président depuis 10 ans, Alpha Condé, ancien militant de la gauche laïque, qui a longtemps pris ses distances avec l’Islam, a affirmé publiquement il y a presque deux ans sa foi musulmane. L’année suivante, le chef d’État avait exhorté les enfants de Guinée à apprendre le Coran et n’a pas manqué au mois de juin de se mettre en scène sur son compte Twitter en prière et tout vêtu de blanc au début du Ramadan.

Vraie conversion du cœur ou calcul politique pour s’assurer un troisième mandat lors de l’élection présidentielle d’octobre 2020, Alpha Condé n’a cependant pas poussé la logique de sa conversion jusqu’à voler au secours de ses coreligionnaires persécutés. En juillet dernier, la Guinée s’est rangée du côté de 44 autres pays pour balayer les accusations pesant sur la Chine à l’issue d’une session de l’ONU consacrée… aux droits de l’Homme.

Les Ouïghours victimes de la Chinafrique

Les raisons de cette prise de position diplomatique controversée sont pourtant très prosaïques. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé, la Chine n’a cessé de renforcer ses positions à Conakry. Avec un objectif assumé : s’ouvrir un accès sans condition aux immenses réserves minières du pays. Pour ce faire, Pékin fait montre publiquement de son soutien sans réserve à Alpha Condé. De plus en plus isolé sur la scène internationale en raison de sa volonté de se maintenir au pouvoir coûte que coûte malgré son grand âge (82 ans), mais surtout du virage autoritaire pris par sa présidence qui lui vaut parfois le surnom de « Robert Mugabe guinéen », Alpha Condé se montre de plus en plus dépendant de la Chine.

L’amitié qui unit les deux États s’apparente cependant de plus en plus à une relation déséquilibrée, au profit exclusif de Pékin. Symbole de ce pacte avec le diable : le barrage géant de Souapiti, le plus grand d’Afrique de l’Ouest, sur lequel Conakry mise beaucoup pour électrifier les zones rurales guinéennes, a entraîné le déplacement de 16 000 personnes et l’engloutissement de 101 villages. Pour sa réalisation, l’État guinéen, l’un des plus pauvres au monde, s’est endetté de près de 50% de son budget annuel auprès de la Chine. De quoi faire peser de sérieux doute sur la capacité de la Guinée à garantir sa souveraineté, et qui semble déjà se traduire dans la nette inflexion donnée par la Guinée à sa diplomatie.

L’exemple de la Guinée illustre bien la complexité du problème. Les Ouïghours ne sont pas seulement prisonniers des camps d’internement chinois, mais aussi des liens de dépendance que la Chine a tissé à travers le monde, dont la « Chinafrique », qui s’apparente parfois à une recolonisation du continent africain, est l’un des exemples les plus dramatiques.