Suite à la sortie du film « Nice : le deuil et la disgrâce », Yasser Louati se livre sur ce qu'ont vécu les musulmans le 14 juillet.

Suite au documentaire de huit minutes intitulé « Nice : le deuil et la disgrâce », Yasser Louati explique ce qui l’a poussé à tourner ce film.

Un sentiment de déjà-vu et aucune leçon retenue. Quatre-vingt-quatre morts dont dix enfants et un pays qui s’enfonce dans une crise encore plus profonde. Je ne connais personne qui n’a pas passé une nuit blanche ce 14 juillet. Au départ, c’était pour les bonnes raisons habituelles, l’été, les vacances, les festivités et le feu d’artifice puis, à mesure que les premières vidéos amateurs commençaient à tourner sur les réseaux sociaux, l’ambiance n’était plus à la fête mais à l’interrogation sur ce qui se déroulait à Nice puis à l’inquiétude, à la tristesse et, finalement, à la colère pour ne pas dire à la rage de voir encore des morts par dizaines et un nuage de vautours prêts à instrumentaliser le drame. Le 14 juillet 2016, un camion dirigé en pleine foule a fait 84 morts dont dix enfants et au moment de l’écriture, près de vingt personnes sont encore entre la vie et la mort. En dix huit mois donc, ce sont plus de deux cents personnes qui ont été broyées par la folie meurtrière d’une poignée de personnes n’ayant fait aucune distinction entre leurs victimes.

La nuit même où nous comptions les morts et appelions nos proches pour savoir s’ils étaient hors de danger, la télévision nationale, les chaînes d’informations en continu dont BFMTV représente la disgrâce, n’ont pas hésité à faire commerce de la souffrance des uns et des autres. Alors que personne ne savait encore qui avait commis cet attentat et pourquoi, Etienne Leenhardt parlait déjà d’attentat islamiste sur France 2 pendant qu’une journaliste de la même chaîne tendait le micro à un homme visiblement en état de choc à côté de la dépouille de sa mère : “comment vous sentez vous ?” Au même moment, un consultant qui, à mon goût, semblait éméché, exprimait ce qui semblait pour lui être “un acte démontrant la volonté de Daesh de tuer un maximum de Français non musulmans”. Comme si le tueur de Nice à bord de son camion lancé à pleine vitesse sur la promenade des Anglais pouvait faire la différence entre musulmans et non musulmans, Français ou non Français. Il s’avèrera après la reconstitution que sa première victime était une femme voilée qu’il avait volontairement visée.

Au téléphone, mes proches donnaient peu de nouvelles rassurantes. Puis, leur sécurité étant assurée, il fallait s’inquiéter de leur état psychologique. L’un d’entre eux, Jonathan m’informait qu’il connaissait plusieurs des victimes dont la mère de son meilleur ami. Une autre, Feiza Ben Mohammed, était présente sur la promenade des Anglais au moment de l’attaque du camion et m’informait à son tour connaître plusieurs des victimes qui jonchaient le sol. Il aura fallu attendre plusieurs heures avant d’apprendre que les lieux étaient totalement sécurisés et que les secours pouvaient faire leur travail.

Des questions inévitables se posaient. Comment, en plein état d’urgence, après le passage de plusieurs lois sécuritaires dont la légalisation de la surveillance de masse, avec la présence de militaires de l’opération Sentinelle et l’installation de plus de mille caméras dans la ville de Nice, un camion a-t-il pu rouler sur 1800 mètres dans la zone censée être la plus sécurisée de la ville ?

Les défaillances sont flagrantes mais elles ne sont pas que d’ordre sécuritaire. La classe politique dans son ensemble a donné un spectacle indigne pour un pays sous le choc. Rien n’a été retenu des attentats de janvier et de novembre 2015. Si on avait voulu faire croire que la France n’attendait qu’une étincelle pour se retourner contre elle-même, on ne s’y serait pas pris autrement.

« La classe politique n’a pas attendu pour parader et capitaliser sur la tragédie »

La classe politique, fidèle à elle-même, elle n’a pas attendu pour parader et capitaliser sur la tragédie. Côté Les Républicains, l’ancien chef de l’Etat Nicolas Sarkozy, accompagné des députés Eric Ciotti et Christian Estrosi, barons de la droite du Sud, avaient défilé à l’église. Dans la même église, l’extrême droite était présente avec Marion Maréchal Le Pen venue prier à son tour. On espère qu’ils ont prié pour tous les morts et pour que le pays se relève.

A gauche, le président de la République et ses deux lieutenants de Matignon et de la place Beauvau lisaient leurs discours sur la république unie, etcetera mais qui n’ont pas empêché la sensation d’avoir déjà trop entendu ces paroles creuses. L’exécutif finira – peut être – par le comprendre lorsque Manuel Valls sera hué par la foule, lui qui représente ce que beaucoup détestent, l’arrogance, l’autoritarisme et le mépris.

Si la France blanche, qu’elle soit chrétienne ou athée, a pu se recueillir, elle a encore une fois ignoré sa partie musulmane. A quelques centaines de mètres du lieu du drame, la mosquée Ennour, qui avait ouvert ses portes il y a deux mois malgré la farouche opposition de Christian Estrosi, a passé la semaine à organiser des prières funéraires.  Personne ne s’y est rendu pour offrir un dernier hommage aux morts et d’après les témoignages recueillis sur place, les familles de victimes ont même subi des pressions pour que la prière mortuaire soit organisée dans d’autres lieux de culte.

Qui d’une mère, qui d’un fils, qui d’un frère ou d’une soeur, d’un époux ou d’une amie, les musulmans prieront et pleureront seuls leurs morts. Mais ce ne sera pas tout. Lorsqu’ils se sont rendus sur la promenade des Anglais pour se recueillir, les fils ou filles de victimes ont été insultés et pris à parti par la foule. La haine de l’Arabe et du musulman sont tellement ancrés dans la ville de Nice que plusieurs d’entre eux n’hésiteront pas à se réjouir de la mort de musulmans ou de la présence de leurs cadavres sur la chaussée.

Que dire de ces agressions de femmes identifiées comme d’origine arabe ou de confession musulmane prises à parti et insultées ? Que faire de ces vidéos de la honte qui renforceront Daesh dans sa conviction que les valeurs humanistes et les principes républicains tant scandés ne tiennent à rien ? Que dire de la réaction au sommet de l’Etat qui a été de reconduire l’état d’urgence malgré son échec et d’ordonner de nouveaux bombardements en Syrie et en Irak, qui ont déjà coûté la vie à plusieurs centaines de civils ?

« Les musulmans ont encore une fois été privés du droit de s’exprimer »

Que dire du Premier ministre Manuel Valls qui, incapable de se taire pendant que l’enquête suivait son cours, martèle depuis plusieurs jours qu’il s’agit d’un attentat islamiste alors que ni le profil du tueur, ni son passé ne le laissent penser pour le moment ? Ce débat avait déjà eu lieu il y a quelques mois avec la tuerie d’Orlando, où cinquante personnes avaient été sauvagement abattues. Il a suffit que le nom du coupable soit d’appartenance musulmane pour qu’on parle d’attentat terroriste alors que dans d’autres cas, la couleur blanche de l’assassin qualifiait l’acte en fusillade. Malgré de nombreux désaccords avec lui, il faut quand même saluer la réserve et le sang-froid de Bernard Cazeneuve, qui a refusé de céder à la surenchère de son Premier ministre et insisté pour que l’enquête se poursuive.

Bien entendu, Daesh n’est pas stupide et a revendiqué la tuerie de Nice tout comme ils avaient revendiqué celle d’Orlando – avant de se rétracter en découvrant que Omar Mateen était bisexuel. Depuis quelques jours, il s’avère que le tueur de Nice, Mohammed Lahouej, l’était aussi, on ne pourra être surpris d’un rétropédalage du groupe terroriste pour se désolidariser de nouveau.

Ainsi que l’affirme le sociologue Farhad Khosrokhavar, le cas du tueur de Nice Mohammed Lahouej relève de la psychiatrie, non de l’idéologie et ces revendications du groupe terroriste sans qu’aucun lien ne soit établi avec le coupable “donnent une couverture à des gens déséquilibrés”. Mais qu’importe, Daesh est utile pour légitimer l’islamophobie, jeter les musulmans à la vindicte populaire pour éviter de remettre en cause notre modèle de société qui engendre ses propres monstres mais refuse de les assumer. Il y a véritablement une alliance objective entre les groupes terroristes et les islamophobes.

Le spectacle de la France depuis le 14 juillet est une véritable honte et une disgrâce nationale. Même dans la douleur, le pays est incapable de se rassembler et de reconnaître que, au moins face à la mort, ses habitants sont tous égaux. De fait, et à voir la couverture médiatique, la surenchère entre la droite et la gauche ainsi que leurs extrêmes respectifs, ont dans leur ensemble fait comprendre que certaines morts valent plus que d’autres. Bien qu’aucun élément ne pointait vers la religion musulmane ou la communauté qui y adhère, ce sont “les musulmans, les mosquées, les imams, le voile” et toute visibilité de la pratique de cette religion qui sont au centre des discours post-14 juillet.

Que les choses soient dites, les musulmans ont encore une fois été privés du droit de s’exprimer, ce qui perpétue leur déshumanisation et rend légitime l’islamophobie qu’ils subissent. Comment pourrait-il en être autrement? Bien qu’ils soient en deuil, ils sont écartés du deuil national et placés sur le banc des suspects.

Quelques jours après le carnage de Nice, je me suis rendu dans la ville pour parler directement à la communauté musulmane locale et lui permettre de  prendre la parole. Après deux jours d’entretiens avec les fidèles de la grande mosquée locale Ennour et différents responsables associatifs de la ville, j’ai quitté la ville avec le sentiment que ce pays n’attend qu’une étincelle pour s’embraser et ainsi, réaliser le voeu le plus cher de Daesh. Tous me faisaient part du racisme profondément ancré dans les mentalités, l’existence de deux versions de la ville de Nice, celle des quartier populaires aux taux de chômage, aux discriminations et aux expressions racistes qui déshonorent la France, des bâtiments délabrés, une population abandonnée et méprisée par la classe politique locale ; et le Nice de la promenade des Anglais, son eau turquoise, ses hôtels de luxe et son paysage de carte postale qui, quelques rues plus loin, se révèle être un cache-misère.

A la question “quel mot utiliseriez-vous pour décrire ce que vous ressentez depuis le 14 juillet ?”, les mots “peur”, “angoisse”, “choc” revenaient sans cesse. Une nouvelle fois, l’appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane en France vous prive du droit au deuil et vous place en position de coupable. Qu’un tiers des victimes était de confession musulmane, que l’une d’entre elles, Fatima, a été la première fauchée par Mohammed Lahouej, ne fait pas d’eux des citoyens à part entière. La déshumanisation des musulmans est telle que même en période de deuil national, la France est incapable de voir en eux ses enfants.

Un homme que j’avais croisé sur la promenade des Anglais était venu me présenter ses “sincères condoléances”. Pour lui, je devais être “cette personne qu’il avait “vu pleurer en direct à la télévision parce qu’il avait perdu sa mère”. L’ayant informé que ce n’était pas moi, il a malgré tout poursuivi la conversation pour me dire combien il avait lui aussi peur de l’avenir, qu’il trouvait force dans sa foi catholique et que pour lui la France n’ira pas mieux. Pour lui, le pays manque de véritables leaders et la classe politique dans son ensemble, de par les tentatives des uns et des autres d’instrumentaliser l’attaque de Nice et la douleur des victimes, ne reflétait que la petitesse partagée par ceux censés nous gouverner.

Nos représentants politiques et leurs relais médiatiques sont tombés dans le piège de Daesh à défaut d’avoir choisi d’y sauter à pieds joints. Il est vrai qu’il faut une sacrée dose de courage pour tenir un discours lucide en période d’hystérie.

Cette vidéo a été tournée dans l’urgence pour que les sans-voix puissent parler, même si le deuil exige souvent le silence. J’ai rencontré des gens ordinaires qui font preuve de dignité malgré les trente morts qu’ils doivent enterrer et la violence des hostilités à laquelle ils font et devront faire face.

Yasser Louati

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