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Mohamed El-Moctar El-Shinqiti : « Je demande d’arrêter de défendre Tariq Ramadan au nom de l’Islam »

Mohamed El-Moctar El-Shinqiti a publié une tribune demandant d’arrêter de soutenir Tariq Ramadan au nom de l’Islam. Il nous explique les raisons qui l’ont poussé à prendre la plume. Interview.

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Mohamed El-Moctar El-Shinqiti, professeur agrégé d’éthique et d’Islam politique à l’université Hamad Ben Khalifa au Qatar, et ex-professeur adjoint d’éthique politique au Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Ethique (CILE), fondé par Tariq Ramadan, a récemment publié une tribune sur le site d’Al Jazeera, traduite et publiée par LeMuslimPost. Dans ce texte, il explique pourquoi il a décidé de ne plus soutenir Tariq Ramadan. Deux jours plus tard, il nous explique les motivations de ce texte qui a été relayé par la presse française.

LeMuslimPost : Quelles étaient vos relations avec Tariq Ramadan ?

Mohamed El-Moctar El-Shinqiti : Cela faisait plusieurs années que j’appréciais Tariq Ramadan et que je lisais régulièrement ses ouvrages et ses articles. Son courage intellectuel, son éloquence, la puissance de son argumentation et son courage pour la défense de l’Islam en Occident m’ont toujours impressionné. J’aimais également le travail qu’il menait pour que les jeunes musulmans occidentaux se réconcilient avec leur identité occidentale et leur appartenance musulmane.

Quand j’étais étudiant aux USA, j’ai écrit plus d’une fois pour défendre Tariq Ramadan, notamment lorsque le gouvernement américain avait révoqué son visa sous l’administration de George W. Bush. Puis je suis venu au Qatar où j’ai commencé à enseigner, ici, à l’université de Doha. Tariq Ramadan a ensuite fondé le Centre pour la législation et l’éthique islamiques (CILE).

Tariq m’a alors demandé de travailler avec lui et, durant plusieurs années, j’ai été professeur agrégé, responsable des études d’éthique politique au CILE. Mais, par la suite, nous avons différé dans la manière de travailler et j’ai quitté définitivement le Centre dirigé par Tariq Ramadan pour retourner enseigner à l’université.

Pourtant, cela ne m’a pas empêché de maintenir de bonnes relations personnelles avec lui. Puis, en 2017, les médias français se sont emparés de « l’affaire Tariq Ramadan ». Je l’ai soutenu en écrivant un long article sur le site Al Jazeera Net et j’ai même participé à l’appel aux dons et à la levée de fonds afin de couvrir les honoraires de son avocat, à l’instar de nombreux musulmans qui croyaient en sa bonne foi, jusqu’aux tristes surprises que nous connaissons tous aujourd’hui.

« Nous devons avoir le courage moral de reconnaître que nous nous sommes trompés sur sa personne »

Vous avez défendu Tariq Ramadan en octobre 2017, le regrettez-vous ?

Jamais. Je n’ai pas regretté ma défense en faveur de Tariq Ramadan, je l’ai défendu sur la base des données disponibles à l’époque. L’une des bases de l’éthique islamique est que nous ne jugeons les gens que selon ce qui nous apparaît, et ce qui apparaissait à l’époque indiquait que ses ennemis politiques en France – et ils sont nombreux – étaient habitués à multiplier des campagnes médiatiques malsaines à son égard et à l’égard du discours qu’il portait.

Mais j’ai réalisé par la suite que j’avais tort, que les informations qui m’étaient données et mes impressions personnelles sur Tariq Ramadan étaient fausses. Tariq Ramadan a utilisé et manipulé de nombreux acteurs musulmans pour défendre sa réputation et son honorabilité, mais il sait parfaitement que les choses ne sont pas telles qu’il le prétend.

Ce n’était pas une erreur de défendre Tariq Ramadan à ce moment-là sur la base des informations qui nous avaient été transmises. Mais, après avoir découvert de nombreux faits – inimaginables il y a à peine un an –, nous devons avoir le courage moral de reconnaître que nous nous sommes trompés sur sa personne.

Cependant, je persiste à dire que Tariq Ramadan a droit à un procès équitable, la présomption d’innocence doit être respectée et il doit être traité avec décence notamment par les médias français qui devraient avoir plus de retenue. Je suis dans un total soutien avec tous ceux qui défendent ces droits élémentaires.

Mais, ce que je rejette aujourd’hui, c’est de nier les faits avérés et de continuer à défendre la bonne moralité de Tariq Ramadan. Et, ce que je rejette surtout, c’est de faire croire à l’opinion publique – musulmane ou non – que cette affaire est une affaire « politique » révélatrice des discriminations – réelles – que vivraient les minorités musulmanes d’Occident. Dans mon article paru récemment, je mets en garde les musulmans et notamment ses soutiens contre un comportement qui n’est pas en accord avec les valeurs de l’Islam. Un musulman se doit de défendre des valeurs avant de défendre un homme. Aujourd’hui, je pense qu’aucun musulman sérieux connaissant les dimensions de cette affaire ne peut persister dans un soutien aveugle.

« L’Islam n’est pas une religion ‘moraliste’ où il faudrait être à l’affut du moindre péché de son prochain »

C’est l’aspect chronique de la tentation envers les femmes qui vous dérange le plus ? Vous dites que vous lui auriez pardonné une relation extraconjugale ?

Vous faites référence ici, dans votre question, à une citation d’un auteur dans mon article, ce ne sont pas mes mots. Cependant, l’Islam enseigne aux musulmans de ne pas dévoiler les péchés du pécheur qui ne persévère pas dans son mal et qui n’en tire pas une « fierté » en le rendant lui-même public. C’est le sens de ce hadith prophétique : « Tout fils d’Adam est pécheur et le meilleur des pécheurs est celui qui se repent. »

L’Islam n’est pas une religion « moraliste » où il faudrait être à l’affut du moindre péché de son prochain. L’Islam condamne d’ailleurs cette attitude. Dieu est Miséricordieux et Il aime que l’on soit miséricordieux les uns vis-à-vis des autres. Les portes du Pardon sont ouvertes et ce n’est pas à nous de les fermer.

Mais, quand un individu répète son mal avec insistance, quand survient une dépendance au mal commis, quand cela révèle une sorte de mépris envers des prescriptions religieuses et morales évidentes, quand cela se couple avec une volonté de tromper son entourage, quand c’est l’image de l’Islam et des musulmans qui sont en jeu et qu’il ne s’agit plus d’une simple faute individuelle… alors, nous sommes face à toute autre chose. Dénoncer et faire stopper ce type d’agissements devient un devoir moral qui incombe à tout musulman sincère.

« Tariq Ramadan porte seul l’entière responsabilité de son comportement immoral », écrivez-vous. La communauté musulmane dans son ensemble n’a aucune responsabilité ?

La responsabilité en Islam est une responsabilité individuelle, et le Coran le précise ainsi : « Nul ne portera le fardeau d’un autre. » Il n’y a pas en Islam l’idée de « culpabilité collective » ni d’ailleurs de « péché originel ». Par conséquent, les musulmans, en tant que communauté, ne sont en aucune manière responsables du comportement de Tariq Ramadan.

« Je suis un de ceux qui revendiquent le droit à un procès équitable et à un traitement décent »

Vous incitez ceux qui l’ont soutenu à refuser de poursuivre leur soutien ?

Ce que je demande, c’est d’arrêter de considérer sa cause comme la cause des musulmans ou de le défendre au nom de l’Islam. Parce que ce que Tariq a fait est contraire aux principes de l’éthique et des valeurs islamiques.

L’affaire Tariq Ramadan n’est pas une affaire musulmane et, du point de vue de la moralité islamique, il n’est pas innocent mais coupable.

En ce qui concerne les aspects juridiques et selon le droit positif, je suis un de ceux qui revendiquent le droit à un procès équitable et à un traitement décent, un droit que toute personne accusée devrait avoir.

Par conséquent, j’estime que la détention préventive que Tariq Ramadan a subie était injuste et je remercie Dieu qu’enfin la justice française soit revenue à une position plus mesurée dans cette affaire et qu’elle ait enfin accordé une liberté temporaire jusqu’à la tenue du procès, qui pourra se faire loin de toute tension et toute pression psychologique injuste exercée sur l’accusé. S’il y a une peine qui doit être infligée, elle ne peut l’être qu’après les conclusions du procès. C’est un principe évident en droit religieux musulman comme en droit positif français.

Le soutien que certains musulmans ont apporté à Tariq Ramadan lors de sa sortie de prison est louable et je les soutiens sincèrement. Mais cela ne signifie en aucune manière qu’il faudrait fournir à Tariq Ramadan un certificat attestant de sa bonne morale ou d’une conduite qui respecterait les critères de l’éthique islamique.

Vous déplorez le fait que « Tariq Ramadan continue à jouer le rôle de victime en faisant appel à la compassion et la solidarité des musulmans pour leur faire croire qu’il s’agit d’un complot et d’une guerre menée contre l’Islam », que devrait-il faire, selon vous ?

L’animosité contre l’Islam et les minorités musulmanes d’Occident et d’ailleurs sont une réalité. La France ne fait pas exception. Et, dans ce contexte-là, il est évident que Tariq Ramadan a de nombreux ennemis en France comme à l’étranger. Mais, dans le cas actuel, c’est le comportement de Tariq Ramadan qui est à l’origine de cette affaire. Et si, comme je le pense, certains utilisent idéologiquement cette affaire pour régler leurs comptes avec l’Islam et la présence musulmane, la première responsabilité incombe à Tariq Ramadan.

Pour que cette situation ne perdure pas davantage, Tariq Ramadan devrait aujourd’hui publier une déclaration dans laquelle il avoue clairement avoir commis des erreurs graves non conformes aux normes de l’éthique islamique et affirmer que c’est à lui seul d’assumer la responsabilité de ses actes. Il devrait s’excuser auprès de tous les musulmans de les avoir bêtement entraînés dans une bataille illégitime perdue d’avance, de les avoir inutilement mobilisés dans un type de soutien qui n’avait pas lieu d’être. Il devrait ensuite éviter complètement toute vie publique. Je pense que cela est la meilleure chose que puisse faire Tariq Ramadan aujourd’hui. Et ce serait le meilleur dénouement qu’on puisse espérer pour l’islam et les musulmans en France et à l’étranger.

« Ce qui compte pour moi dans cette affaire, c’est l’aspect moral et religieux, pas l’aspect du droit positif »

Même s’il est jugé innocent, vous maintiendrez vos propos ?

Bien sûr, ma position ne changera pas, quelle que soit l’issue du procès. Je ne suis pas un juge français, suisse ou américain, je ne suis qu’un intellectuel musulman spécialisé en pensée et en jurisprudence islamiques. Ce qui compte pour moi dans cette affaire, c’est l’aspect moral et religieux, pas l’aspect du droit positif. Tariq Ramadan adhérait-il aux valeurs et à l’éthique islamiques qu’il avait toujours prêchées et avec lesquelles nous travaillions ensemble pour publier et écrire et organiser des conférences pendant plusieurs années ? C’est la seule question qui m’intéresse.

Une autre chose importante est que, pour nous, dans le référentiel islamique il y a une cohérence à maintenir entre moralité religieuse et légalité juridique. Les relations hors mariage avérées, par exemple, peuvent être uniquement condamnées moralement par certains dans les pays occidentaux qui appliquent le droit positif, mais elles ne sont juridiquement pas considérées comme un crime. Dans le référentiel musulman, elles constituent un péché religieux, un péché moral et un crime punissable.

Vous dites que personne n’a à porter la responsabilité des actes de Tariq Ramadan. Vous pensez que la « starisation » et la surmédiatisation ont été l’un des pièges que ses soutiens auraient pu ou dû éviter ?

La célébrité excessive qui alimente nos egos et la personnification sont parfois le prix à payer dans nos sociétés où les médias tiennent une place centrale. Cela incombe des responsabilités que nous devons assumer autant que possible. Mais il est vrai que cela pousse parfois les gens à exagérer les vertus d’une personne et parfois à dramatiser ses erreurs.

« Nous appréciions cet homme et nous l’aimions »

Que faire pour éviter que ce genre d’erreur se reproduise à l’avenir ?

Pour ma part, je retiendrais deux leçons principalement à tirer de cette affaire : la première est que les musulmans doivent éviter la personnification du message islamique, cela conduit généralement à de grandes déceptions car l’humain a ses faiblesses et le message est bien au-delà de ces faiblesses. La seconde est qu’il faudrait éviter de se précipiter dans la défense lorsqu’une plainte ou des doutes surgissent à propos d’une personne que nous aimons et apprécions. De nombreux musulmans – et je suis l’un d’eux – se sont trop précipités dans la défense de Tariq Ramadan avant même que tous les éléments de cette affaire se soient éclaircis. La raison – compréhensible – était le fait que nous appréciions cet homme et que nous l’aimions.

© Photo : capture vidéo CILE

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