« La pression était insupportable », souffle le docteur Mohamad al-Rajehi en repensant à la nuit du 4 au 5 janvier. Durant ces heures critiques, faisant suite à un raid sanglant contre une école militaire du quartier, son hôpital public de Tripoli s’est retrouvé débordé.

« L’hôpital n’a pas les moyens de traiter un aussi grand nombre » de victimes, poursuit le responsable des urgences d’al-Khadra, un des établissements hospitaliers les plus importants de la capitale libyenne.

Le 4 avril 2019, Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est libyen, s’est lancé à la conquête de la capitale, où siège le Gouvernement d’union (GNA) dirigé par Fayez al-Sarraj et reconnu par l’ONU. Mais le front s’est vite enlisé, et les combats ont provoqué la mort de plus de 280 civils et 2.000 combattants, selon l’ONU, et fait des milliers de blessés. Plus de 170.000 habitants ont aussi été déplacés.

Un cessez-le-feu précaire est entré en vigueur depuis le 12 janvier, mais des tirs d’arme lourde continuent de se faire entendre sporadiquement au sud de Tripoli. Et le secteur du seul aéroport fonctionnel de la capitale a été la cible de tirs de roquettes ce mercredi, entraînant une nouvelle -brève- interruption du trafic.

Selon le docteur Mohamad Ehwas, chef des services médicaux d’al-Khadra, l’épisode meurtrier du 4 janvier n’est plus une exception mais la norme, pour une infrastructure débordée au quotidien par le défilé lugubre des blessés et malades.

« L’hôpital travaille au double de ses capacités », dit-il, précisant que l’établissement est « conçu pour accueillir et soigner 300 cas en urgence. Or, « certains jours, nous en traitons 3.000 ».

« 400 malades par jour »

Khaled el-Messellati fait les frais de cette surcapacité. Revenant « tous les deux ou trois jours » à l’hôpital al-Khadra pour que son père, souffrant du coeur, puisse être opéré, il ne cesse de déchanter.

« Il est quasiment impossible d’obtenir un rendez-vous rapidement avec un médecin, ou même un infirmer », déplore-t-il.

Et il n’est pas question pour lui de se tourner vers le secteur privé: bien que « l’état de santé » de son père ne lui permette « pas d’attendre davantage » une angioplastie, il confie à l’AFP ne pas avoir les moyens de payer une telle opération. « Les frais dépasseraient « les 10.000 dollars dans une clinique privée », clame-t-il.

L’établissement public est conscient du problème, mais il est en surchauffe, rétorque Mohamad al-Rajehi.

Les urgences de l’hôpital al-Khadra ont accueilli, selon lui, plus de 250.000 patients en 2019, « ce qui est anormal », tout comme le fait qu’un spécialiste « reçoive 400 malades par jour ».

« Ça n’existe nulle part ailleurs ».

« Nous avons un manque grave de personnel soignant depuis des années. Nous opérons actuellement avec le tiers de ce qu’il nous faut depuis le départ des équipes étrangères à cause de l’insécurité », ajoute ce responsable.

Depuis avril, d’après M. Rajehi, le personnel hospitalier « a rarement l’occasion de reprendre son souffle, puisque les conflits armés ne s’arrêtent pas ».

Dimanche, au terme d’une conférence internationale à Berlin, les principaux pays concernés par le conflit en Libye ont promis de ne plus interférer dans les affaires libyennes et de respecter l’embargo sur les armes.

Mais les deux principaux protagonistes, MM. Sarraj et Haftar, ont refusé de se rencontrer, entretenant le flou sur le sort de la trêve et des divisions du pays.

En attendant des résultats concrets, le docteur Ehwas assure vouloir simplement « soigner le plus grand nombre de malades et de blessés » malgré « le poids de la guerre ».

S’il assure que le ministère de la Santé du GNA « est à la hauteur » et « répond à tous les besoins », le matériel souvent obsolète ou décati et le manque de personnel médical et paramédical qualifié font craindre un effondrement du secteur sanitaire.

Et le docteur Ehwas de conclure: « la guerre a engendré une crise pour le secteur de la santé, mais pas seulement. Elle a affecté le fonctionnement de l’ensemble du pays »