En cette période de pandémie, ce qui est exceptionnel ce n’est pas la crise sanitaire que nous vivons mais bien les réactions politiques et toutes les conséquences sociales et économiques.

La peur s’installe, l’odeur de la mort et les affres de la maladie deviennent des réalités du quotidien. Et le pire, c’est bien le climat de suspicion généralisée et la crainte permanente de la contagion.

On vit dans un climat social délétère où l’on doute de tout et de tout le monde. Nos voisins, nos collègues de travail et même notre propre famille. Tout ce qui s’apparente aux vecteurs d’un mal indéfinissable est à éviter : il faut se couper, s’isoler, se protéger et se prémunir. Mais il faut aussi protéger nos proches de ce mal qui serait peut être en nous.

Non seulement, il faudrait s’isoler mais il faudrait aussi imposer l’isolement à nos proches, nos familles, nos anciens et nos malades.

Le fait d’enfermer dans la solitude ceux qu’on aime deviendrait donc une nouvelle preuve de notre amour. Paradoxe et incohérence de notre réalité.

Confinés, isolés et apeurés, il nous reste nos écrans : le confort « safe » du virtuel et la lucarne sans danger – croit-on – pour s’informer d’un ennemi insaisissable, d’une guerre qu’on nous aurait déclarée, d’après le premier représentant de l’Etat.

Le média devient l’intermédiaire déformant et abêtissant d’un mal indéfini et d’une scène de guerre tragique où l’Etat dit avoir pris le commandement.

Tous les soirs vers 19h, de leur QG, nos « généraux » nous font le bilan des batailles du jour avec ses pertes inévitables et ses glorieuses victoires.

D’après ces généraux-ministres, nous gagnons des batailles tous les soirs mais la guerre sera encore longue. Restons confinés et laissez-nous faire, nous dit-on. La guerre est une affaire sérieuse et nous sévirons même contre l’ennemi intérieur, ces désobéissants, ces mal confinés des banlieues et autres. Restons vigilants car le mal serait partout.

Nous sommes tout de même autorisés à encourager les troupes au front tous les soirs à 20h, acte de solidarité à tous ceux qui triment et qui meurent sans armes et sans masques. Nous ouvrons un temps nos fenêtres pour les applaudir puis nous les refermons très vite. On ne sait jamais…

Mais après avoir éteint nos écrans, face aux longues journées sans travail, sans école et sans supermarché, le doute s’installe.

On ne sait plus quoi penser de cet État qui dirigerait cette guerre. Avons-nous réellement un État qui sait mener cette guerre ? Ou au contraire ce nouvel ennemi sans visage n’a-t-il pas mis en évidence la déconfiture d’un État dont les mensonges ne sont que l’expression de son impuissance inavouée ?

Certains analystes politiques tendent à nous faire croire que le danger ce n’est pas un État trop puissant qui s’arroge tous les droits jusqu’à nous apprendre à porter un masque mais un manque d’Etat qui n’a plus les moyens de son ambition guerrière.

Notre démocratie, d’après eux, serait en danger car l’Etat aurait perdu toute sa superbe. Et il ne ferait que sauver les apparences en multipliant les déclarations martiales sur nos écrans et les contrôles policiers dans les quartiers populaires.

En fait, le problème, ce n’est ni un manque d’Etat ni trop d’Etat. Le problème, c’est l’Etat lui-même.

Le problème c’est le changement de la fonction même de l’Etat et de sa transformation dans sa finalité, ses moyens et son mode de fonctionnement :

1/ Il n’est plus l’expression politique du peuple mais celui d’intérêts privés de la finance et de grands groupes industriels.

2/ Il n’est plus au service du bien public mais au service des grands acteurs de l’idéologie libérale.

3/ Il se renforce au niveau policier et militaire et déleste le reste pour n’être que le régulateur et la force légitime pour soumettre le peuple à ces intérêts mercantiles.

4/ Il a un rôle idéologique de propagandiste avec ses alliés médiatiques qui est devenu central. Tout cela afin de préserver l’illusion d’un État démocratique, laïque et social du peuple et pour le peuple.

Dans ces nouvelles fonctions et ces nouvelles finalités, l’Etat peut parfois se retirer ou parfois se renforcer. Peu importe.

Mais cela ne veut pas dire qu’il s’affaiblît ou qu’il se renforce, cela veut dire qu’il a muté. C’est devenu un monstre aux ordres de personnes et de logiques monstrueuses…

C’est bien là, l’enseignement principal de cette épidémie qui n’a jamais été une guerre.