Le rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité sort « La Laïcité pour les Nuls », un livre dans lequel il recadre le débat sur la laïcité. Interview.

Nicolas Cadène, sort « La laïcité pour les Nuls », aux éditions First. Un sujet qu’il maîtrise parfaitement, puisqu’il est le rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité. Entretien avec celui qui, dans son ouvrage, donne « 50 notions clés sur la laïcité. »

Info Halal : Pourquoi parle-t-on tant de laïcité aujourd’hui ?

Nicolas Cadène : Sans doute en raison du contexte post-attentats, qui renvoie d’ailleurs à une problématique qui sort largement du champ de la laïcité, mais également du contexte économique, social et politique. En période de crise, il y a des replis sur soi, des replis sur des valeurs traditionnelles, des replis à caractère identitaire, des pratiques religieuses parfois réinventées, mais aussi une peur de l’autre qui augmente. Face à tout cela, la laïcité est un principe de concorde qui nous permet de vivre et de faire ensemble.

Info Halal : La laïcité, c’est si compliqué que ça ?

Nicolas Cadène : La laïcité est simple dans son principe, mais parfois compliquée dans son application, parce que les règles ne sont pas les mêmes selon les espaces et les structures ou les publics concernés.

Info Halal : Est-ce « La laïcité pour les Nuls » ou « Votre vision de la laïcité pour les Nuls » ?

Nicolas Cadène : Il s’agit de « La laïcité pour les Nuls » et non pas de « Ma vision de la laïcité pour les Nuls ». Parce que « ma » vision n’est autre que celle du droit. Un droit qui résulte de notre histoire et de textes, qui peuvent être mal connus, mais qui ne sont pas sujets à interprétations, même s’il faut parfois juger in concreto. Il peut exister différentes visions de laïcité, mais ce sont alors des visions intellectuelles, pas juridiques.

Info Halal : Autrement dit, les textes de 1905 sont-ils assez clairs ?

Nicolas Cadène : Ils le sont, ceux-là et tous les autres qui définissent la laïcité. La loi de 1905 est parfaitement claire en ce qui concerne les principes posés dans ses quatre premiers articles. Ils n’ont pas à être modifiés. Ce qui peut éventuellement être l’objet de discussions, ce sont les articles d’ordre purement pratique, qui d’ailleurs ont été modifiés plusieurs fois déjà.

« La France est forte lorsqu'elle est unie dans sa diversité »

Info Halal : Vous écrivez que « la notion en vigueur n’est pas si difficile à comprendre si on accepte de s’y arrêter un peu. » C’est juste un problème de volonté ?

Nicolas Cadène : Certains préfèrent effectivement ne pas connaître les textes de loi. Mais d’autres se trompent en étant de parfaite bonne foi, simplement parce qu’ils ont lu ou entendu une définition de la laïcité qui n’est pas exacte juridiquement. D’où l’importance de la pédagogie de la laïcité par tous, en particulier les médias, l’éducation nationale et les responsables politiques.

Info Halal : Quel est votre rôle, à l’Observatoire de la laïcité ?

Nicolas Cadène : Un rôle pédagogique justement. Rappeler et expliquer quelle est l’application de la loi. Nous sommes plusieurs fois par semaine sur le terrain pour cela. Beaucoup d’acteurs de terrain se sentent mal-outillés et ne savent pas quelle posture adopter face à telle ou telle difficulté concrète. Nous devons les aider. Plus largement, il faut rappeler à tous que la France est forte lorsqu’elle est unie dans sa diversité.

Info Halal : Les problèmes de laïcité sont-ils aussi graves sur le terrain qu’on semble le dire ?

Nicolas Cadène : Tout dépend de quoi en parle. Si on parle des problèmes qui concernent directement la laïcité et pas des domaines plus larges, il y a des problèmes, mais ils restent relativement peu nombreux et, surtout, ils se résolvent par le dialogue. Ce qui est vrai, c’est qu’il y a une forte augmentation des crispations et des tensions et que le moindre problème est très médiatisé. Mais du point de vue de la seule laïcité, objectivement, il est mensonger de dire que la France est « à feu et à sang. » D’ailleurs, à quoi ça sert de dire cela, si ce n’est à attiser les tensions sur ce sujet qui doit pourtant nous rassembler ? Ce qui sert la France, c’est d’apporter des solutions aux problèmes qui se posent concrètement, pas à être dans l’incantatoire.

Le président de l'Observatoire de la laïcité.

Info Halal : Pourquoi l’Observatoire de la laïcité est-il tellement décrié ?

Nicolas Cadène : Il ne l’est pas. Les acteurs de terrain, les associations historiques de la laïcité et la communauté universitaire spécialiste du sujet nous ont d’ailleurs apporté un soutien précieux. Certaines personnes, sur internet, nous ont reproché, au lendemain des attentats de novembre, d’avoir signé, le président et moi-même et en réalité à titre personnel, le texte « Nous sommes unis. » De l’avoir signé avec des personnes contestées (le CCIF, ndlr). Mais on peut être en désaccord avec certains signataires et être d’accord sur ce texte initié avec raison par l’association Coexister. Il rappelle très justement l’importance de s’unir dans la République face au terrorisme. Je rappelle d’ailleurs que des représentants des différents cultes l’ont également signé — comme le grand rabbin Haïm Korsia ou le président du CFCM et celui de la Fédération protestante —, un ancien grand maître du Grand Orient, des syndicalistes, le président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), des chefs d’entreprises, des responsables associatifs, des artistes, etc. Nous n’avions d’ailleurs pas à contrôler la liste des cosignataires.

Info Halal : On reproche également parfois votre vision de la laïcité…

Nicolas Cadène : Peut-être. Mais soyons clairs : ceux qui sont en désaccord avec notre ligne sont en désaccord avec le droit, puisque que nous ne faisons que — et c’est déjà beaucoup — rappeler le droit. Mais dans un débat démocratique, on peut bien entendu s’opposer au droit actuel et, notamment, à la loi de 1905, mais alors, il faut l’assumer. Certains le font, d’autres non.

« Oui, la France est un grand pays laïque »

Info Halal : En France, le ministère de l’Intérieur s’occupe également des cultes. N’est-ce pas anti-laïque ?

Nicolas Cadène : Non, il existe entre le ministère de l’Intérieur et les cultes, via le bureau central des cultes, des relations pratiques concernant notamment les cimetières, les fêtes religieuses qui nécessitent des contrôles sanitaires ou encore, par exemple, les aumôneries.

Info Halal : Que penser des mouvements comme le Printemps républicain ?

Nicolas Cadène : Chacun est libre d’exprimer ses idées. Simplement, si certains d’entre eux avancent une définition erronée de la laïcité, ils doivent accepter la contradiction ou assumer le fait qu’ils défendent une « nouvelle laïcité. »

Info Halal : Quand Manuel Valls explique par exemple que les entreprises sont laïques, il a tout faux…

Nicolas Cadène : Non, cela dépend de quoi on parle. Nous sommes tous « laïques » en ce sens où nous défendons la laïcité, la liberté d’exprimer ses convictions dans le respect de l’ordre public et des libertés d’autrui. Mais juridiquement, dans l’entreprise privée, on parle de « gestion du fait religieux » puisque la laïcité en tant que principe de droit ne s’applique qu’à l’administration. Dans l’entreprise privée, il n’y a pas, par exemple, de neutralité générale et absolue. Mais tout n’est pas permis et la manifestation religieuse peut y être strictement encadrée voire interdite pour des raisons objectives. Par ailleurs, tout prosélytisme y est interdit.

Info Halal : Les discours des politiques sont-ils néfastes pour la laïcité ?

Nicolas Cadène : Tout dépend lesquels. Il est vrai que l’extrême-droite a instrumentalisé la laïcité. Le racisme anti-arabe y est largement devenu un combat antimusulman sous couvert d’une instrumentalisation de la laïcité. Or, la laïcité ne peut être que synonyme de rassemblement.

Info Halal : La France est-elle un pays laïque ?

Nicolas Cadène : Oui bien sûr, la France est un grand pays laïque. Certains, dans le débat public ou sur le terrain, tentent de mettre à mal la laïcité de façon concrète ou dans le discours. Mais nous veillerons, d’une part, à ce qu’elle soit respectée, d’autre part, à ce qu’elle ne soit pas instrumentalisée. Dans la période actuelle, la France a besoin d’être unie. Elle a plus que jamais besoin de la laïcité. Une laïcité qui n’a pas à être adjectivée et pour laquelle nous ne devons rien céder. Pour cela, il faut garder la tête froide et résister aux surenchères. 

© photo Midi Libre

Frédéric Geldhof

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