« Il suffit qu’on dise que le gouvernement interdit quelque chose pour que la population le rejette », dit le Dr Hamidou Traoré, médecin au plus grand hôpital de Conakry.

Moins que d’autres, la Guinée ne peut se permettre les dissensions en ce moment. L’un des pays les plus pauvres du monde est aussi l’un des plus durement touchés par le virus en Afrique de l’Ouest.

Les autorités ont officiellement déclaré plus de 1.500 cas de contamination et sept décès. Les carences criantes du système de santé suscitent de vives inquiétudes.

La Guinée connaît les ravages épidémiques. Ebola y a tué 2.500 personnes entre fin 2013 et 2016. Pourtant les messages de prévention du président Alpha Condé et du gouvernement ont du mal à passer. La faute à la pauvreté, à la nécessité de gagner sa vie au jour le jour et au fatalisme, mais aussi à la défiance envers les autorités, accentuée par la mobilisation contre le projet prêté au président Condé, 82 ans, de briguer un troisième mandat fin 2020. Elle a fait des dizaines de morts entre octobre et mars.

Le gouvernement a instauré un couvre-feu nocturne, fermé les frontières, restreint les rassemblements et imposé le port du masque. M. Condé a annoncé un plan de soutien à l’économie et aux défavorisés.

A Conakry, l’atelier de couture de Fatoumata Mbo tourne à plein régime dans une chaleur écrasante avec ses sept apprentis pour confectionner des masques colorés. « Je reçois beaucoup d’appels pour des commandes. Des entreprises, des personnes de bonne volonté qui nous appellent et disent: + (j’en) veux 50 ou 150+ », dit la jeune femme.

– Maladie des élites ?-

Les dispositifs sommaires à partir de deux seaux sont réapparus dans les rues pour se laver les mains, comme pendant Ebola.

Cependant l’application des gestes barrière reste aléatoire.

La distanciation est « presque étrangère à notre culture », analyse le sociologue Alpha Amadou Bano Barry.

A ce jour, la maladie a surtout emporté des personnalités. Des ministres et des hauts fonctionnaires ont été infectés jusqu’à la présidence et les Guinéens ont pu penser que « c’est une maladie qui ne concerne que l’élite », poursuit-il.

Le virus passe pour avoir été importé par une élite habituée à voyager et peu encline à se faire soigner en Guinée. Encore moins quand elle voit circuler des photos montrant une saleté indescriptible dans le principal hôpital guinéen, en rénovation depuis quatre ans et rouvert précipitamment pour recevoir les malades du nouveau coronavirus.

La pandémie a souligné des lignes de fracture béantes. Avant qu’elle n’arrive, un collectif, le FNDC, a fait descendre des masses de Guinéens dans les rues pour s’opposer à un troisième mandat de M. Condé.

Avec l’épidémie, il a accepté de suspendre ces manifestations, souvent durement réprimées, mais s’inquiète maintenant que le pouvoir ne se serve contre lui de l’urgence sanitaire.

– Vers le pic –

« Alpha Condé est plus préoccupé à mater le FNDC qui lui a tenu tête le 22 mars qu’à lutter contre le coronavirus », s’insurge l’opposant Cellou Dalein Diallo.

M. Condé est passé outre à l’apparition du virus et à la réprobation internationale en maintenant ce jour-là des législatives et un référendum constitutionnel contestés. Il a ainsi directement contribué à la contagion pour servir ses intérêts, dit l’opposition.

Malgré la pandémie, les arrestations arbitraires et les violences des services de sécurité ont continué, dénonce Human Rights Watch. Ces abus « exacerbent une méfiance déjà profonde envers les autorités, créant un obstacle supplémentaire à la lutte contre le Covid-19 », dit l’ONG.

La crise sanitaire nourrit les accusations sur les luttes de pouvoir, la corruption ou le détournement de l’aide internationale. « Le +corona business a remplacé l’+Ebola business+ », affirme Ousmane Kaba, président du Parti des démocrates pour l’espoir.

Bouna Yattassaye, directeur général adjoint de l’agence sanitaire nationale assure, lui, que l’expérience Ebola est mise à profit, que les centres de traitement de l’intérieur du pays ont été réactivés et que la Guinée va « doubler sa capacité en lits ». La multiplication des cas positifs montre que le choix des personnes testées est pertinent, dit-il.

Avec un tissu social « fragilisé » par les tensions politiques, il admet redouter « que les mesures sanitaires soient mal acceptées et se retournent contre nous ». Mais, insiste-t-il dans une forme d’appel à la cohésion, « nous nous dirigeons vers le pic, c’est le moment de redoubler d’efforts ».