Il faut accorder une importance toute relative aux chiffres durant cette période toute aussi dramatique qu’exceptionnelle et où la fake-news devient une culture d’Etat.

Il faut aussi relativiser l’importance de cette pandémie. Ceux qui sont habitués aux chiffres faramineux des différentes épidémies et fléaux qui touchent en permanence les pays du Sud peuvent être choqués de la différence de traitement.

Mais c’est vrai que lorsque des milliers de morts frappent à notre porte, cela restera toujours plus dramatique que les centaines de milliers de morts annoncés lors d’un reportage télé.

À ce jour, les rôles – pour une fois –  sont inversés et ce sont les pays de l’hémisphère sud qui restent relativement épargnés avec un nombre de cas et de décès très faibles.

Même la Corée du Sud, pays développé du Sud et proche de l’épicentre de l’épidémie, semble presque sorti d’affaire. Sa population habituellement disciplinée a appliqué à la lettre les règles sanitaires. Par ailleurs, l’Etat omniprésent a fait en sorte que les masques et les tests soient disponibles en permanence. La Corée n’a pourtant jamais pratiqué le confinement total à la chinoise ou à la française et elle n’a jamais arrêté son économie.

Quant aux autorités chinoises, même s’il faut rester méfiant sur les chiffres qu’elles publient, elles affirment avoir maîtrisé la propagation du virus. Il en est de même pour la Russie qui a pris, très tôt, des mesures fortes qui ont finalement payé.

L’Occident, nouveau centre de la pandémie

En revanche, et de manière générale, les victimes « occidentales » resteront désormais, et de très loin, les plus nombreuses sur l’ensemble de la planète.

Les États occidentaux, du fait de leur incohérence et de leur temps de réaction incroyablement long, paieront bien plus cher que l’Asie les conséquences  sanitaires et économiques de leur décisions (ou non-décisions).

L’Italie, par exemple, qui espérait avoir atteint le pic de l’épidémie, voit le nombre de nouveaux cas repartir à la hausse. La France doit s’attendre, comme l’Italie et l’Espagne, à dépasser largement les pertes de la Chine. Son pic d’épidémie devrait suivre celui de l’Italie.

Mais la véritable inquiétude qui fait frémir toutes les places financières mondiales est outre-Atlantique. En effet, les États-Unis explosent tous les records du nombre de nouveaux cas. Au rythme actuel, l’épicentre de l’épidémie sera américain et le désastre humanitaire qui s’annonce sera bien pire que celui de l’Italie ou de la Chine. Quel que soit le nombre de victimes américaines, cette épidémie aura un impact énorme sur le plan économique, tant au niveau national qu’international.

La tendance de ces chiffres nous démontre que (pour l’instant) le centre de la pandémie se concentre sur l’aire occidentale.

C’est un fait marquant et nouveau. Depuis la révolution industrielle, l’Occident a toujours su se protéger des épidémies. Les règles sanitaires, le niveau de vie élevé, la présence d’un État fort ont permis de protéger ces pays.

Ce qui rend notre situation hors norme n’est pas le nombre (très relatif) de décès mais bien la capacité réelle de ces États occidentaux à faire face à cette situation inédite.

Et les réactions désordonnées et incohérentes ainsi que leurs conséquences prochaines nous annoncent la fin d’une ère, celle du capitalisme occidental basé sur leurs philosophies séculières et sur la domination de leur ordre marchand mondialisé.

La pandémie actuelle a fait voler en éclat la contradiction interne de ce système qui alliait :

– le libéralisme marchand (sacralisation de la propriété privée, libéralisation totale des échanges de marchandises, etc.)

– et le libéralisme politique (droits individuels, libertés publiques, etc.).

Mais cette contradiction était déjà manifeste – géographiquement – entre un Occident respectueux de ces valeurs en interne, dans leur pays,  mais qui savait s’en délester lorsque ses intérêts impérialistes le commandaient à l’extérieur, dans les pays du Sud.

Cela avait peu de conséquences directes pour nous, Occidentaux.

Si les guerres injustes, les embargos arbitraires, les résolutions de l’ONU non respectées, la malnutrition entretenue, la spoliation organisée des ressources naturelles nous révoltaient, notre confort quotidien savait calmer nos ardeurs militantes et il coiffait d’un voile hypocrite nos consciences citoyennes.

Aujourd’hui avec cette pandémie, cette contradiction s’attaque à l’épicentre de ce système, l’aire occidentale.

L’épicentre concrètement en termes géographiques, lorsqu’on voit que les victimes le plus importantes seront d’abord en Occident (Europe/USA).

L’épicentre, de manière plus abstraite, en termes de valeurs lorsqu’on voit l’incapacité morale et intellectuelle des dirigeants occidentaux à relever ce terrible défi.

Dans un contexte pandémique, toute stratégie d’éradication ne peut être que collective avec une autorité publique forte qui ne doit avoir d’autres considérations que sanitaires.

Contradictions

Les valeurs sacrées de libertés individuelles, de propriétés privées inviolables, de la libre circulation des marchandises (avec son corollaire consumériste et d’adulation du travail) ne peuvent plus être les valeurs premières.

Or l’ordre marchand avec ses représentants politico-médiatiques refusent de changer de paradigme, si cela est encore possible. Cela leur demanderait une révolution intellectuelle et éthique qu’ils sont incapables de produire.

Ni les dizaines de milliers de morts, ni l’effondrement de leur système ne pourront provoquer une véritable remise en question chez cette élite qui ne vit que pour ce système et qui ne réfléchit qu’à travers lui.

Lorsqu’on croit aussi fermement à un dogme, la réalité n’existe plus. La vie ne compte plus. Elle doit être au service du dogme libéral marchand. Et jamais le contraire. Malheureusement.

Nous nous retrouvons donc dans des contradictions catastrophiques lorsque le dogme libéral marchand vient se confronter à une triste réalité inédite, imprévue et mondiale  :

– On n’a pas reconstitué le stock de masques car cela engageait des surcoûts financiers.

– On demande aux populations de se confiner mais d’aller voter.

– On leur demande de s’isoler mais d’aller travailler.

– On laisse les transports en commun fonctionner tout en demandant de respecter la distance sociale. Etc.

Mais le plus risible – s’il est encore permit d’en rire -, c’est qu’on autorise la promenade du chien et le footing matinal tout en demandant de stopper les visites de nos anciens déjà trop isolés.

Ceci est révélateur d’une politique sanitaire publique qui ne maîtrise plus rien et qui ne protège plus les populations.

Une politique qui n’est sanitaire qu’en apparence. Et ce n’est pas les comités scientifiques auréolés de leur sacralité consensuelle qui pourront cacher les incohérences.

Dans la réalité, les décideurs  politiques ont un œil fixé sur les réactions des boursicoteurs des grandes places financières et l’autre œil sur le niveau de mécontentement de leurs populations électorales attachées à leur confort habituel.

Il n’y a plus aucun regard de la classe dirigeante tourné vers l’intérêt premier de ses populations. Ils regardent mais ils ne voient plus. Ils écoutent mais ils n’entendent plus. Ils réfléchissent mais ils ne comprennent plus.

Dans ces conditions, cette pandémie actera rapidement la fin du capitalisme occidental. Les anti-capitalistes n’ont pas à s’en réjouir car ce n’est pas encore la fin du capitalisme. L’ordre marchand va perdurer et il ne fera que changer de main tout en devenant de plus en plus autoritaire.

Les « démocratures » (contraction des termes démocratie et dictature) d’Asie et de Russie ont su réagir à la pandémie et ils semblent être les premiers à avoir relever ce défi. L’Histoire s’en rappellera et les décideurs économiques et financiers aussi. Ces gens n’ont pas de nation et ils sauront replacer leurs pions.

Les « democratures », ce sont ces régimes qui ont su allier suffisamment de liberté individuelle et collective pour faire fonctionner l’ordre marchand et suffisamment d’autoritarisme pour que les logiques marchandes soient au service de l’Etat et non pas le contraire, comme c’est le cas pour les vieilles « démocraties » occidentales.

La pandémie aura finalement joué ce rôle d’accélérateur et de révélateur d’un processus où le libéralisme marchand ne pourra continuer à survivre qu’à travers un autoritarisme étatique et au dépend de nos libertés individuelles et collectives.

Les « democratures » ont su soumettre le « marché » à la toute puissance de leur État autoritaire. Cela nous annonce rien de meilleur.

Adam Smith parlait de « main invisible » mystérieuse qui régulerait « naturellement » le marché.

Une croyance irrationnelle car cette « main » n’était invisible que pour ceux qui, aveuglés par leur dogmatisme, n’ont rien vu passer…