Pour Laetitia Bucaille, professeur de sociologie politique à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), le regain de violence dans le conflit israélo-palestinien a anéanti la solution à deux Etats.

Le conflit israélo-palestinien peut être considéré comme un conflit de basse intensité : bien qu’il attire les regards et les réactions du monde entier, le nombre de morts reste peu élevé comparé à d’autres théâtres au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique ou en Europe lorsque la guerre y était présente. Une nouvelle secousse vient donc de se produire. La raison essentielle tient au fait que le conflit entre Israéliens et Palestiniens n’a pas été résolu : il semble même que l’on y ait renoncé.

Les événements récents nous rappellent brutalement l’impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens, les pressions constantes qui pèsent sur eux et le processus de dépossession qui se poursuit. Il y a pourtant bien quelque chose de nouveau qui a surgi durant ces journées de mai 2021 : la violence se déploie de nouvelles manières et, surtout, la révolte s’est disséminée, allumant au passage plusieurs fronts.

L’enchaînement des faits

Jérusalem, trois fois sainte, s’est à nouveau retrouvée à l’épicentre des tensions. L’une des zones les plus sensibles est celle du dôme du Rocher où se dresse la mosquée al-Aqsa, troisième lieu saint pour les musulmans en raison du voyage nocturne que Mahomet y entreprit. L’esplanade sur laquelle se trouve la mosquée est adossée au mur des Lamentations, vestige du temple de Jérusalem détruit par les Romains, où les Juifs se rendent pour prier et déposer des oraisons inscrites sur des petits papiers qu’ils glissent entre les pierres.

La paix à Jérusalem tient notamment au libre accès des fidèles juifs et musulmans aux sites sacrés et à la préservation du statu quo. Toute remise en cause du fragile équilibre risque de dégénérer. Ainsi, en 1996, le premier ministre Benyamin Nétanyahou avait, contre l’avis des services de renseignement, relancé des fouilles archéologiques dans les tunnels situés sous l’esplanade des mosquées. Cette décision perçue comme une provocation par les Palestiniens avait déclenché des heurts meurtriers entre ces derniers et les Israéliens. En septembre 2000, Ariel Sharon, alors en campagne pour le leadership au sein de son parti, avait organisé sa visite sur l’esplanade des mosquées. À nouveau ressentie comme une menace, la fanfaronnade du chef du Likoud avait allumé l’étincelle de la deuxième Intifada, dite Intifada al-Aqsa.

En ce mois de mai 2021, les heurts entre Palestiniens et forces de l’ordre israéliennes se sont multipliés. Les fidèles qui étaient demeurés sur l’esplanade des mosquées après la prière du vendredi pour protester contre la menace d’éviction qui touche plusieurs familles palestiniennes de la ville ont été réprimés violemment. Autre point de fixation : les rassemblements sur les marches de l’agora devant la porte de Damas – une des entrées de la vieille ville – que les autorités israéliennes ont décidé d’empêcher par un nouveau dispositif de sécurité. Cet espace voit habituellement les Palestiniens musulmans se rassembler après la rupture du jeûne pendant la période du mois de ramadan.

Après deux semaines d’affrontements ainsi que le passage d’une manifestation de l’extrême droite israélienne dont les participants scandaient « mort aux Arabes », la police a renoncé à imposer ces nouvelles entraves à la circulation des Palestiniens. Depuis des décennies, latent ou explosif, un rapport de force constant se fait ressentir entre Palestiniens habitant la vieille ville et Israéliens imposant leur contrôle ou leur présence par la force, qu’ils soient policiers, soldats ou militants nationalistes et religieux.

À moins d’un kilomètre, à l’extérieur de la vieille ville, se joue une autre bataille, dans le quartier palestinien de Sheikh Jarrah, situé également à Jérusalem-Est. Plusieurs familles palestiniennes sont menacées d’être expulsées de leur demeure en raison d’une procédure judiciaire entreprise par des militants juifs radicaux. Ceux-ci entendent récupérer ces maisons, qui ont appartenu à des Juifs avant la création d’Israël avant d’être attribuées en 1956 à des familles arabes expulsées de Jérusalem-Ouest pendant la guerre de 1948. Si un premier jugement leur a donné raison, la loi israélienne protégeant le droit de propriété des Juifs, la publication de la décision de la Cour suprême saisie à la suite du premier jugement a jusqu’ici été reportée en raison du contexte tendu. La bataille dure depuis des années mais la mobilisation des Palestiniens du quartier a acquis une nouvelle visibilité, notamment du fait du soutien d’ONG israéliennes. La bataille de Sheikh Jarrah constitue un enjeu emblématique situé au croisement de trois logiques convergentes.

La première est celle de l’expulsion programmée de quelques familles, qui s’inscrit dans une stratégie de judaïsation de la Jérusalem arabe et de la Cisjordanie. En contradiction avec les principes du droit international et le processus d’Oslo qui dessinait les contours d’une entité palestinienne autonome et distincte d’Israël, la colonisation s’est accélérée depuis les années 1990 : on compte aujourd’hui plus de 600 000 colons installés à Jérusalem-Est ou en Cisjordanie. L’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem documente précisément la volonté israélienne de changer la réalité démographique de la ville sainte. D’abord en favorisant expulsions et expropriations des Palestiniens, mais aussi en restreignant le développement de leurs quartiers.

La deuxième logique est celle de la discrimination des Palestiniens à travers le processus de dépossession. La loi sur la propriété des biens des absents adoptée en 1950 empêche les Palestiniens chassés par la guerre de 1948 de récupérer leurs biens, qui deviennent propriété de l’État hébreu. Les 800 000 personnes qui ont pris le chemin de l’exil lors de la guerre israélo-arabe de 1948 perdent ainsi toute possibilité de récupérer maisons ou terres dont elles étaient propriétaires.

L’opération menée à Sheikh Jarrah s’appuie, elle, sur une autre loi, permettant aux Juifs de récupérer des biens qui leur appartenaient sous l’Empire ottoman. La querelle de Sheikh Jarrah cristallise cette asymétrie profonde qui caractérise le gouvernement des Juifs et des Arabes par le système israélien.

Enfin, la troisième logique à l’œuvre est le poids croissant des activistes juifs extrémistes soutenant la colonisation de la Cisjordanie et la judaïsation de Jérusalem via l’expulsion de familles palestiniennes. Leur rôle dans l’affaire de Sheikh Jarrah, leur poids croissant dans la société israélienne et leur entrée à la Knesset tout récemment : trois signaux qui illustrent la droitisation de l’électorat et l’existence d’une petite frange de la société assumant sans complexe un racisme anti-arabe agressif. Certains groupes s’opposent aux mariages entre Juifs et Arabes et prônent l’expulsion pure et simple des Palestiniens d’Israël ou de ce qu’ils nomment la Judée Samarie, que l’on désigne généralement par Cisjordanie.

De la fragmentation à l’unité des Palestiniens ?

Ces abcès de fixation à Jérusalem ont suscité une double réaction, celle du Hamas et celle de ceux qu’on appelle Arabes israéliens ou Palestiniens d’Israël, selon que l’on veuille insister sur leur citoyenneté ou leur appartenance au peuple palestinien.

Le mouvement islamiste qui contrôle la bande de Gaza depuis 2007, rival du Fatah et opposé au processus d’Oslo, a adressé un ultimatum au gouvernement de l’État hébreu avant de lancer des roquettes sur plusieurs villes israéliennes. Par ailleurs, des Palestiniens d’Israël se sont dirigés vers Jérusalem pour apporter leur soutien aux fidèles et aux habitants menacés de la ville. Puis la colère s’est répandue dans les villes où cohabitent Juifs et Arabes, où les attaques et tentatives de lynchage se sont succédé. Dans les jours qui ont suivi, des Palestiniens de Cisjordanie ont renoué avec des gestes de l’Intifada en attaquant à coups de pierre les barrages de l’armée israélienne.

Alors que la droite nationaliste israélienne enchaîne les succès électoraux depuis vingt ans, qu’elle a pu compter sur le soutien sans faille de l’administration Trump, qu’elle a signé les « accords d’Abraham » avec les Émirats arabes unis et le Bahreïn et normalisé ses relations diplomatiques avec le Soudan et le Maroc, la question palestinienne semblait ne plus intéresser personne. Certes, la bande de Gaza gouvernée par le Hamas continue régulièrement de poser problème, puisque des affrontements s’y sont déjà produits en 2008, 2012 et 2014. Mais malgré une indéniable capacité de nuisance, l’entité palestinienne, soumise à un blocus israélo-égyptien depuis quatorze ans, ne représente pas une menace militaire sérieuse pour Israël.

Quant aux Palestiniens de Cisjordanie, remisés derrière la « barrière de sécurité », ils demeurent contrôlés par l’Autorité palestinienne présidée par Mahmoud Abbas, lequel n’a jamais remis en cause la coopération sécuritaire avec Israël.-.

Enfin, les Palestiniens d’Israël semblent « domestiqués » depuis plusieurs décennies. Jusqu’à récemment, nombreux étaient les Israéliens, notamment progressistes et partisans d’une solution à deux États, qui considéraient les citoyens arabes comme intégrés à leur société.

C’était sans compter la marginalisation économique croissante d’une partie des Arabes israéliens, ainsi que le sentiment d’insécurité suscité par les menaces de l’extrême droite. L’évolution de l’État hébreu, à l’origine en 2018 d’une loi faisant d’Israël un État-nation du peuple juif, et excluant ainsi de fait 20 % de sa population arabe, constitue un autre facteur de tension.

La partition politique et géographique entre la bande de Gaza (gouvernée par le Hamas) et la Cisjordanie (conservée par l’Autorité palestinienne liée au Fatah) révèle une crise profonde dans la mesure où elle met en doute les contours mêmes de la communauté politique palestinienne. Elle montre aussi que l’intégration du Hamas au jeu politique par sa participation aux élections législatives en 2006 a provoqué l’implosion du système de sous-traitance sécuritaire qui lie l’Autorité palestinienne à Israël. Le maintien de ce système empêche la refondation de la communauté politique palestinienne. Il rend également délicate l’élaboration d’une stratégie permettant de cheminer vers la souveraineté.

Aussi, on peut considérer comme une modeste victoire pour les Palestiniens le fait que, quoique marqués par une fragmentation profonde, ils semblent surmonter les clivages géographiques, institutionnels et politiques qui les divisent. L’accumulation des humiliations et des rancœurs a permis la jonction des colères, de Haïfa à Gaza en passant par Jérusalem et Ramallah et l’organisation d’une grève générale le 18 mai. Que ces fronts s’allument en même temps est inédit.

Par ailleurs, en s’érigeant en défenseur de Jérusalem, le Hamas ambitionne de conquérir le leadership de toutes les résistances à Israël. Les milliers de roquettes lancées par le mouvement et ses alliés n’ont pas mis en défaut le bouclier antimissile d’Israël, mais elles ont perturbé pendant plusieurs jours la vie quotidienne des Israéliens, les activités économiques et éducatives du pays. En outre, douze morts sont à déplorer en Israël à la suite de ces attaques. Une petite victoire pour le Hamas, malgré les 248 morts palestiniens dans la bande de Gaza provoqués par l’armée israélienne, et la destruction d’un millier d’appartements et d’infrastructures essentielles.

Pourtant, la victoire palestinienne est limitée et il sera certainement difficile de la faire fructifier. D’abord car il s’agit plutôt d’une coïncidence des luttes qu’une organisation concertée de celles-ci. Certes, les vidéos relayées par les réseaux sociaux créent une forme de solidarité autour d’injustices et de violences perçues par les Palestiniens. Pour autant, malgré les ambitions du Hamas, la question du leadership n’est pas résolue – et le report sine die des élections législatives palestiniennes retarde encore davantage l’émergence d’une stratégie palestinienne.

Si elle se constitue, cette stratégie ne pourra être fondée sur la violence : d’abord car le rapport de forces est défavorable aux Palestiniens, mais aussi parce qu’à l’intérieur des frontières d’Israël, l’usage de la violence déboucherait sur une guerre civile. Si certains Arabes israéliens peuvent être séduits par le baroud d’honneur qu’incarne à certains égards l’offensive du Hamas, leurs intérêts divergent profondément de ceux de l’organisation islamiste.

La fin de la solution à deux États ?

Enfin, la solution à deux États prônée par la communauté internationale et dont le président américain, Joe Biden, a rappelé l’importance, semble aujourd’hui hors d’atteinte. La colonisation de la Cisjordanie a morcelé le territoire palestinien et obère une souveraineté palestinienne à venir. Parmi les Palestiniens et dans le monde, nombreux sont ceux qui renoncent à l’objectif des deux États et militent désormais pour défendre des droits égaux pour les Palestiniens au sein de l’État israélien. Au sein même du parti démocrate américain, des voix dénoncent la « politique israélienne d’apartheid ».

Le nouveau président américain sera plus enclin que son prédécesseur à exercer quelque pression auprès de son allié historique. Pourtant, même si le processus d’Oslo est mort et enterré, et si la création d’un État palestinien apparaît comme une chimère, les récents heurts ainsi que l’imposante présence des extrémistes palestiniens et israéliens ne laissent guère augurer de la possibilité à court terme d’un État binational. La remise en cause de la cohabitation entre Juifs et Arabes, les craintes que suscitent désormais ces derniers alimenteront l’attractivité d’une rhétorique nationaliste et sécuritaire auprès de l’électorat juif.

L’absence de stratégie est aussi un mal partagé du côté israélien. Ces vingt dernières années, la droite au pouvoir a surtout œuvré pour contenir la menace palestinienne mais ne s’est jamais attelée à résoudre les différends qui permettraient de déboucher sur une paix acceptable et durable.The Conversation

Laetitia Bucaille, Professeur de sociologie politique. Chercheur au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA), chercheur associée au Centre d’Etudes et de Recherche Moyen-Orient, Méditerranée (CERMOM) , Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)

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