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Interviews et Portraits

Islamophobie en France: «Ce sont les musulmans qui ont payé la facture des attentats»

Auteur de la section sur la France dans le nouveau European Islamophobia Report, Yasser Louati estime que l’année 2017 a été marquée par les questions identitaires et sécuritaires.

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La troisième édition de l’European Islamophobia Report (EIR), un rapport consacré à l’islamophobie en Europe, vient de sortir.

Dans la partie consacrée à la France, Yasser Louati, co-fondateur du Comité Justice et Libertés pour tous (CJL), dresse un état des lieux de l’islamophobie en 2017, notamment à travers les médias, la justice, la politique, mais aussi dans le domaine de l’emploi. 

Il rappelle que l’année 2017 a commencé par une campagne présidentielle fortement axée sur les questions sécuritaires et identitaires. 

Au delà des chiffres plutôt en baisse concernant les attaques physiques ou verbales contre les musulmans, il estime que l’islamophobie en France s’exprime désormais davantage par « la censure et la répression politique ». Interview. 

LeMuslimPost : En 2017, on a enregistré moins d’agressions de musulmans et d’actes contre leurs lieux de culte. Cependant vous dénoncez les mesures prises lors de l’état d’urgence. En quoi celles-ci pénalisent-elles les musulmans ? 

Yasser Louati : Comme après chaque attentat terroriste ou acte criminel commis par une personne étiquetée « de confession musulmane », l’Etat s’est toujours empressé de s’en prendre directement à celles et ceux qu’on appelle « les musulmans ». On l’a vu avec la brutale vague de perquisitions de domiciles, de lieux de culte ou d’assignations à résidence décidées sur des bases totalement arbitraires. 

« Il a fallu fabriquer un ennemi intérieur. Et cet ennemi intérieur, c’est le musulman, la musulmane »

Avec l’adoption de la loi du 30 octobre 2017 « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme », la France est passée sous un « despotisme doux », pour ainsi reprendre l’expression de Mireille Delmas Marty.

Pour en arriver là, il a fallu fabriquer un ennemi intérieur. Et cet ennemi intérieur, c’est le musulman, la musulmane, ce groupe de personnes qui menacent notre identité et notre sécurité. Tous les rapports sur l’état d’urgence démontrent que ce sont les musulmans qui ont payé la facture des attentats, pas les agents de l’Etat qui vont d’échec en échec dans la lutte antiterroriste.

Y a t-il une stratégie antiterroriste plus efficace ? 

Le drame de la stratégie — si on peut vraiment parler de stratégie — de la France dans sa lutte contre le terrorisme, c’est que les gouvernements successifs continuent de punir les premières victimes du terrorisme international, à savoir les musulmans.

La bonne stratégie émergera naturellement une fois qu’on se posera la question « Pourquoi sommes-nous attaqués ? » et qu’on tentera d’y répondre sérieusement.

Qu’entendez-vous dans le rapport par une « citoyenneté non officielle à deux niveaux » ?

Derrière les grands discours sur la République et ses valeurs se cache une réalité que les populations racisées connaissent plus que quiconque en France. Comme toutes les démocraties occidentales, il y un fossé entre la promesse qui profite à la population majoritaire et les autres. Le déni de droit auquel font face ceux qu’on appelle les musulmans s’illustre par les lois adoptées pour les cibler spécifiquement. 

Il suffit qu’une femme porte un foulard en France pour qu’elle se retrouve en état de mort sociale parce que tout lui interdit, de l’école au travail en passant par les loisirs. La centaine de jeunes filles exclues pour port de jupes longues ou les enfants agressés par le personnel de l’éducation nationale n’a ému personne. Peut on parler de citoyens à part entière lorsque même les enfants ne sont pas épargnés par l’islamophobie ?

« Emmanuel Macron n’a cessé de céder aux pressions des islamophobes de tous bords »

L’année 2017 a été marquée par l’élection d’Emmanuel Macron. Vous jugez que le président manque de courage contre l’islamophobie. Pourquoi ? 

Tout simplement parce qu’il n’a cessé de céder aux pressions des islamophobes de tous bords, qu’il s’agisse de la fachosphère ou du camp laïcard mené par le Printemps Républicain. Sous la Ve République, l’autorité du président est aussi politique que morale, qu’on l’accepte ou non. Or Macron a préféré fuir les débats. 

Il a tout de même pris pour ministre de l’Education national un certain Jean-Michel Blanquer, qui ne cache pas son ambition de liquider tout signe d’appartenance à la religion musulmane dans l’espace public. 

Ce même Jean-Michel Blanquer s’est entouré de militants islamophobes notoires pour constituer son Conseil des sages de la laïcité. Alors qu’on a déjà un Observatoire de la Laïcité, voilà qu’il fait entrer Patrick Kessel, Rémi Brague, Alain Seksig ou encore Laurent Bouvet, pour s’assurer du respect de la laïcité dans les écoles. La composition de ce « conseil » n’a pourtant pas fait réagir Macron et je doute qu’il ignore le parcours de ces personnes.

Pour vous, le terme ‘radicalisation’, souvent utilisé par les politiques, n’a toujours pas été défini clairement. Quel(s) problème(s) cela pose-t-il ?

Bien que le terme n’ait effectivement pas été défini, il est tout de même omniprésent dans le langage officiel et la presse. Des campagnes de lutte contre la radicalisation ont même été lancées sans que personne ne sache vraiment de quoi il s’agit. Des numéros verts ont été créés pour permettre les dénonciations anonymes et gonfler les chiffres de la lutte contre la radicalisation. On en voit les effets néfastes avec des milliers de personnes dénoncées sur la base de soupçons.

Dans un rapport d’information, Jean-Marie Bockel et Luc Cavournas ont avancé le chiffre de près de 18 000 personnes inscrites au FSPRT (fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste). Dans celui-ci, ils mentionnent que « la radicalisation est une notion ambiguë née sous la pression des évènements ». Toutes ces personnes sont donc fichées selon une notion ambiguë.

« La laïcité est menacée par celles et ceux qui justement prétendent le plus la défendre avec le plus de violence »

Les médias traditionnels sont toujours montrés du doigt pour la propagation de propos islamophobes comme le montre le rapport. Mais la fachosphère sur internet n’est-elle pas plus dangereuse ?

Le business modèle de Facebook et Twitter repose sur le nombre de clics. La peur fait réagir plus que tout autre sentiment et avec l’islamophobie, on atteint des niveaux d’interaction astronomiques. Il est vrai que la presse dite « mainstream » peut faire pâle figure à côté de Facebook ou Twitter mais cette même presse est aussi présente sur les réseaux sociaux et contribue donc à alimenter l’islamophobie en ligne. Par ailleurs, les commentaires sur leurs propres pages ne sont pas modérés ou ne le sont que très rarement. Mais la différence fondamentale entre réseaux sociaux et presse, c’est que cette dernière offre une respectabilité au racisme. Lorsque Le Figaro publie un dossier spécial « islamosphère », nous ne sommes plus dans le journalisme mais dans un règlement de compte idéologique et la théorie du complot.

Vous dites que la laïcité est prise en otage. En quoi et par qui est-elle de plus en plus menacée ?

La laïcité est menacée par celles et ceux qui justement prétendent le plus la défendre avec le plus de violence. Le cas Manuel Valls est la caricature de cette vague laïcarde qui a phagocyté la gauche et s’est alliée à l’extrême droite. On a pu le voir lors de l’annulation du colloque sur l’islamophobie à l’Université de Lyon II en octobre 2017 ou lors du lynchage public d’une chanteuse comme Mennel.

La lutte contre l’islamophobie est-elle aujourd’hui assez efficace ?

Malheureusement la lutte contre l’islamophobie est devenue un fond de commerce pour bien des acteurs, ce qui explique la difficulté pour parvenir à des résultats politiques probants. La situation est bien pire qu’il y a quinze ans.

Si la résistance n’a pas su faire face après tant d’années, c’est que quelque chose ne va pas. Les islamophobes se sont donnés les moyens pour arriver à leurs fins. Il faudra en faire de même pour que cet idéal républicain devienne une réalité commune à tous et non pas une théorie pour les uns et un privilège pour les autres.

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