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Société

« Une histoire populaire du football » : récit des émancipations et résistances à travers le ballon rond

Les stades et les pelouses, envahies par le « foot business », sont aussi des terrains de contestations et de luttes. C’est ce que nous révèle dans un livre passionnant Mickaël Correia, qui propose une histoire du football « par en bas ».

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« Aujourd’hui, les clubs millionnaires achètent à prix d’or des joueurs issus des quartiers défavorisés, les régimes autoritaires tentent de canaliser à leur profit les passions footballistiques et les multinationales exploitent les codes du football de rue pour vendre leurs chaussures de sport », écrit en introduction de son livre le journaliste indépendant Mickaël Correia.

Voici l’histoire du foot telle qu’on l’a connait : des transferts de joueurs aux coûts exorbitants, des matchs devenus des divertissements marchands, des accès aux stades de plus en plus cher…

Mais c’est un tout autre récit qui nous est proposé dans « Une histoire populaire du football » (éditions la découverte, mars 2018).

Mickaël Correia invite les lecteurs à découvrir ce qu’il y a de « subversif dans le football ». 

Se replongeant dans les origines de ce sport planétaire, celui-ci s’est intéressé à « toutes celles et ceux qui en ont fait une arme d’émancipation ». 

Le football, une arme politique pour déjouer le colonialisme et l’occupation

« On dit toujours que ce sont les gagnants ou les dominants qui écrivent l’histoire. L’histoire du foot on l’a connait avec ces grands héros légendaires ou les grandes sélections européennes. J’ai pris le contrepied en écrivant l’histoire non pas des dominants mais une histoire des dominés. Il y a deux axes principaux : montrer comment dès ses origines au 19e siècle le football était un creuset de résistance face à l’ordre établi (patronal, dictatorial, marchand), mais aussi comment il a été un instrument d’émancipation pour tous les groupes sociaux qui ont été opprimés à travers l’histoire », explique l’auteur, interrogé sur RFI. 

En 22 chapitres, le journaliste nous fait faire le tour du monde, « … à la manière d’un ballon, sur cette immense terrain de lutte qu’est ‘la planète football’, de Manchester à Buenos Aires, de Dakar à Istanbul, de Sao Paulo au Caire, de Turin à Gaza… »

Dans l’un d’eux, on apprend notamment comment le foot a permis de déjouer le colonialisme. 

En Algérie par exemple, le gouvernement français avait instrumentalisé le ballon rond pour asseoir son autorité coloniale, obligeant entre autres des clubs musulmans à avoir un quota de trois puis cinq joueurs européens par équipe. 

Afin de porter la cause indépendantiste, un membre du FLN, ancien joueur aux Girondins de Bordeaux, décide en 1957 de créer une équipe de football estampillée FLN et appelée « Le Onze de l’indépendance ». Il parvient à persuader des footballeurs professionnels algériens de quitter le championnat français. Un « acte de guerre sportif » qui provoque un séisme en France. La FIFA décide même de sanctionner toute équipe qui accepterait de rencontrer les joueurs dissidents. 

Mais bravant cette interdiction, l’équipe du FLN jouera de 1958 à l’indépendance d’Algérie, plus de 80 matchs à travers 14 pays, informant les populations visitées de la révolution algérienne. L’équipe nationale algérienne sera finalement reconnue par la FIFA dès l’indépendance en 1962. 

Les supporters, au devant des manifestations contre les dictatures et régimes autoritaires

Dans cette même veine, le football est également une arme politique pour le peuple palestinien, faisant face aux multiples restrictions imposées par les autorités israéliennes. Régulièrement, de nombreux joueurs restent en effet bloqués aux checks-points ou se voient refuser des visas pour des matchs de qualification. 

Israël a en effet conscience que le football rassemble les Palestiniens autour de leur identité, unie la population de la Cisjordanie et de Gaza, malgré les oppositions entre le Fatah et le Hamas. 

«Pour un Palestinien, pratiquer le football est devenu un acte de résistance aux yeux d’Israël », déclarait Mahmoud Sarsak, un football professionnel gazaoui libéré en 2012 après trois ans de détention. 

Entre autres moyen de pression, en 2014, à un poste de contrôle, des soldats israéliens tirèrent sur les pieds de jeunes recrues du football palestinien, leur ôtant tout espoir de pouvoir à nouveau jouer au foot. 

Pour autant, la résistance palestinienne à travers le foot ne s’essouffle pas et la solidarité internationale a gagné du terrain. En 2015, le Sevilla FC refuse un sponsoring de 5,7 millions de dollars pour une publicité qui promouvait sur son maillot le tourisme en Israël. En 2016, avant un match avec un club israélien, des supporters du Celtic Glasgow appellent sur Facebook à sortir des drapeaux en signe de protestation contre l’apartheid israélien. Une campagne BDS a d’ailleurs spécifiquement été crée. Appelée « Red Card Israeli Racism » (carton rouge au racisme israélien), elle invite à boycotter l’Etat israélien jusqu’à ce qu’il respecte les droits humains des palestiniens. 

Le livre nous montre donc le rôle essentiel des équipes dans les luttes d’émancipation, mais aussi l’importance des supporters, notamment durant les Printemps arabes de 2011 ou lors du mouvement Gezi de 2013, à Istanbul en Turquie.

En effet, quand la Révolution éclate en janvier 2011, les supporters égyptiens sont au devant des manifestations sur la place Tahrir. Ce sont eux qui avaient lancé les premiers slogans hostiles au régime autoritaire de Moubarak dans les stades du Caire, bravant les représailles policières. 

De même les Çarşı, les supporters du Beşiktaş, un club de football d’un quartier populaire d’Istanbul, seront les mieux préparés à affronter la police lors de la révolte contre le pouvoir turc, apprenant aux manifestants à défier les gaz lacrymogènes. En effet, régulièrement les Carsi s’engagent dans des luttes sociales diverses et défient les autorités. 

Le dribble au Brésil, une pratique pour lutter contre le racisme 

Mickaël Correia met également en lumière les initiatives nées de ce football populaire pour lutter contre le racisme, le sexisme, l’homophobie, des maux qui n’épargnent pas ce sport. 

Au Brésil, dans les années 1920, les agressions de footballeurs blancs envers les joueurs noirs ne sont pas rares, sous les yeux de l’arbitre indifférent. De là naîtra le dribble (une pratique très populaire dans le foot brésilien) que les Noirs usent contre les Blancs afin d’esquiver les violences dont ils sont victimes. 

En France, les footballeuses luttent elles contre le sexisme. Elles ont depuis longtemps compris que la pratique du foot pouvait s’allier au féminisme. Dès le début de la formation des premières équipes, les femmes seront l’objet de moqueries et de critiques. Un discrédit sur le foot féminin qui va s’étaler dans le temps. En 1941, sous le régime de Vichy, la pratique du foot est interdite aux femmes car elle serait « nocive » pour elles. Dans la presse, on dénigre les footballeuses passées « des talons aux crampons ». 

Il faudra attendre 2011, lorsque l’équipe féminine française se place en quatrième position à la Coupe du Monde, pour que les joueuses commencent enfin à gagner le coeur des supporters… En 2012, une équipe à Paris, les Dégommeuses, se créera spécifiquement pour lutter contre le sexisme, l’homophobie ainsi que toutes les formes de discriminations. 

Le football, c’est encore à travers l’histoire, son appropriation par les ouvriers et les jeunes des quartiers populaires… c’est aussi l’importance du football de rue face à la crise du football institutionnel… la liste est longue.

A travers toutes ses recherches, Mickaël Correia nous offre donc dans cet ouvrage une mine d’informations sur ce football moins médiatisé, contestataire et libérateur. 

Il nous démontre avec brio en 400 pages, que le football reste avant tout « un formidable levier pour reprendre le pouvoir sur nos corps et nos vies ». 

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