Entre la misère et la faim d’un côté et les ravages d’une gestion calamiteuse du phénomène viral de l’autre, il semble que les dirigeants iraniens aient fait leur choix : primer les intérêts du pouvoir avant la santé et la vie des citoyens.

L’économie du pays est exsangue et les mollahs craignent fortement les répercussions que pourrait avoir le gel prolongé de toute activité au pays. Les vagues de manifestations et d’émeutes, régulières dans tout le pays depuis 2018, semblent devenir plus violentes et plus déstabilisatrices pour le régime à chaque nouvelle marée.

Avec l’aggravation de la crise, la crainte des révoltes de la faim progresse au sein des dirigeants iraniens. « Il est à craindre que la crise sociale profonde post-coronavirus qui existe déjà aujourd’hui ne s’aggrave, a écrit le quotidien officiel Aftab-e-Yazd le 25 avril. Distribuer de l’argent ne résoudra pas le problème. Le problème, c’est qu’en raison des nombreuses entreprises qui ont souffert, des secteurs défavorisés au chômage, ajoutés à la hausse de l’inflation et à la déflation créée, tout cela peut entraîner un effondrement social. Ajoutez-le aux récents mouvements de mécontentement et de protestation pour avoir une image réelle de la situation. »

« Le chiffre réel des infections est 20 fois plus élevé »

Les conséquences économiques du confinement s’avérant désastreuses, les dirigeants iraniens jouent à présent le jeu de la maîtrise de l’épidémie. Les chiffres fournis au 9 mai font état de près de 6 500 morts pour une population de plus de 80 millions d’habitants. Des statistiques officielles somme toute honorables, permettant sans doute d’envisager sereinement un déconfinement proche. Or, les chiffres fournis par les dirigeants iraniens sont loin d’être fiables. Dans une intervention à la télévision d’État Aflak, le 22 avril, le directeur de la faculté des sciences médicales de la province de Lorestan, Mohammad Reza Nikbakht, a déploré le manque de chiffres crédibles rendus publics : « le Conseil national de sécurité et le département de protection du ministère de la Santé nous ont ordonné de ne pas révéler de chiffres (…) En général, dans notre pays, les ordres viennent d’en haut ; nous ne sommes que des agents sans aucun pouvoir. »

L’OMS a également mis en doute les statistiques des autorités iraniennes. Et les doutes s’accumulent lorsque les ONG sur place pour aider la population, comme MSF, sont priées de quitter le pays. Depuis le début de l’épidémie en Iran, de nombreux médecins et fonctionnaires mécontents font remonter d’autres chiffres. Des données collectées par les mouvements d’opposition au régime, le Conseil National de la Résistance Iranienne (CNRI) et des Moudjahidine du Peuple (OMPI), qui font état à l’heure actuelle de plus de 40 000 décès.

Massoud Younessian, de la faculté des sciences médicales de Téhéran, dont les propos ont été publiés par le quotidien Setareh Sobh, a qualifié les chiffres réels des infections au coronavirus de 20 fois supérieurs aux chiffres officiels : « Systématiquement, les chiffres sont bien inférieurs à la réalité (…) Le test utilisé n’est pas très sensible et ne permet de diagnostiquer que la moitié des cas. De plus, seule la moitié des personnes hospitalisées sont testées, et si nous acceptons que seuls 20 % des cas sont hospitalisés, et seulement la moitié d’entre eux sont testés, et que seulement la moitié de ces tests sont positifs, on peut donc affirmer que le chiffre réel est environ 20 fois supérieurs à ce qui est annoncé. »

Officiellement, le pays a vaincu le virus et il est temps de reprendre les activités « à risque faible ». « Aujourd’hui, la lutte se fait en reprenant les activités économiques. Nous n’avons pas d’autre voie », a déclaré, le 11 avril, le président iranien Hassan Rohani qui a prétendu que son gouvernement avait mieux géré la crise de Covid-19 que tous les pays européens. Le Parlement iranien a pour sa part rejeté un projet de loi d’urgence prévoyant un confinement d’un mois à l’échelle de tout le pays.

Or, le 14 avril, un rapport du centre de recherche du parlement suggère que le nombre de cas et de décès liés au Covid-19 pourrait être le double de celui reconnu officiellement. Les foules sont de retour dans les rues de Téhéran. On craint désormais pour la fin du mois, dans la capitale, une nouvelle vague.

Dans la soirée du 24 avril, Alireza Zali, le chef du centre national de lutte contre le coronavirus (CNLC) à Téhéran, a déclaré à la télévision officielle que « le nombre de nouveaux malades à Téhéran est en augmentation. Malheureusement, l’ouverture des parcs a envoyé un message erroné à la population, de sorte qu’elle a supposé que la situation de l’épidémie avait changé à Téhéran. L’ampleur du virus à Téhéran n’a pas pris fin, ni même diminué. Hier, nous avons eu 247 nouveaux cas d’infection et d’hospitalisation dans la ville de Téhéran, et 68 ont été directement hospitalisés en soins intensifs ». 

L’argent du Guide suprême

Contrairement à la propagande véhiculée par le régime, l’argent ne manque pas au royaume des mollahs. Il est simplement concentré entre les mains des pasdaran, (armée prétorienne du régime théocratique) et des fondations religieuses contrôlées par le guide suprême des mollahs.

En septembre 2019, Behzad Nabavi, ancien porte-parole du gouvernement et ancien vice-président du parlement des mollahs, déclarait que 60% des richesses de l’Iran sont entre les mains de quatre entités, toutes contrôlées directement par le guide suprême et les pasdaran. Les quatre entités richissimes sont : le Siège de l’application de l’ordre de l’imam (Setad), la base Khatam al-Anbiya, la fondation Astan-e Qods et la Fondation des Déshérités. Aucune d’entre elle ne paye d’impôts et aucune n’a de compte à rendre, si ce n’est à Khamenei. La première fondation dispose, selon une enquête de Reuters, de 95 milliards de dollars.

Selon le CNRI, Le 18 décembre 2019, des informations accessibles auprès de 15 banques ont montré que les agencements et obligations bancaires de 456 personnes morales et entités s’élevaient à 89,6 milliards $, soit l’équivalent du budget du gouvernement en 2020. Le Fonds souverain de développement national a été créé pour investir dans les projets économiques à long terme du régime, mais le pouvoir de dépenser incombe à Khamenei. Il vaut maintenant au moins 40 milliards de dollars.

Sur ordre de Khamenei, plus de 200 millions de dollars ont été attribués récemment par le Fonds souverain de développement national à la Force Qods des pasdaran, après que deux milliards de dollars du même fonds eurent été alloués « aux questions liées à la défense ». Ces dernières années le régime a dépensé des sommes considérables provenant de la manne pétrolière pour ses projets d’armements balistiques, nucléaires et pour le soutien aux groupes islamistes qui lui sont inféodés dans les divers pays du Moyen-Orient.

Dans ce contexte, il faut pour la communauté internationale de faire pression sur le régime afin qu’il fasse preuve de transparence dans sa gestion de la crise du coronavirus en Iran et pour qu’il consacre les richesses détenues par les fondations religieuses à l’aide urgente qui doit être apporté à une population gravement fragilisée par une crise sans-précédente.

* Hamid Assadollahi, est un intellectuel et militant iranien vivant à Strasbourg et membre du Comité de Soutien aux droits de l’Homme en Iran (CSDHI).