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Interviews et Portraits

Françoise Vergès, pour un féminisme décolonial, anti-raciste et anti-capitaliste

Dans son nouveau livre « Un féminisme décolonial », la politologue Françoise Vergès propose un autre récit du féminisme, en partant du point de vue des femmes racisées. Elle invite aussi à repenser les droits des femmes en liens avec d’autres luttes. Interview.

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Après Le ventre des femmes (Albin Michel, 2017) et un ouvrage collectif Décolonisons les arts ! (L’Arche, 2018), la militante féministe Françoise Vergès continue d’explorer les sociétés postcoloniales et la situation des femmes racisées.

Dans Un féminisme décolonial (La Fabrique éditions, 2019), l’auteure démontre comment le féminisme français a perpétué la « mission civilisatrice » de la colonisation. Elle y défend un féminisme libéré du capitalisme racial et patriarcal.

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Comment définir en quelques mots le féminisme décolonial que vous défendez ?

Le féminisme décolonial est une approche politique de la question du féminisme, où celui-ci est vu comme un projet de libération, d’émancipation de la société toute entière et en liaison avec d’autres mouvements. Le féminisme décolonial interroge le système capitaliste dans son ensemble. Il ne s’intéresse pas à la femme dans le sens sexualisé du terme mais comme ayant été mise dans une situation de précarité et de fragilité par un système économique qui a sexualisé le travail.

Quels sont les combats d’une féministe décoloniale ?

Les combats d’une féministe décoloniale sont anti-racistes, anti-capitalistes et anti-impérialistes. Une féministe décoloniale va se prononcer contre des interventions militaires en Afrique, sur la question palestinienne et autres sujets… Si on prend l’exemple de la Palestine, il s’agira de s’intéresser à la spécificité de l’occupation israélienne sur la vie des femmes, mais aussi sur les enfants, les pères, sur la famille elle-même.

De plus, le féminisme décolonial ne se focalise pas sur le genre. La question de l’égalité de genre me pose vraiment problème. La sexualisation du travail engendre des inégalités de salaires entre hommes et femmes et se mobiliser contre cela est déjà une étape importante. Mais il y a plein d’hommes aussi qui sont exploités en faisant les travaux les plus durs. Alors faut-il se battre pour que les femmes soient aussi bien payées que des hommes déjà sous-payés pour certains métiers ? La question à se poser c’est surtout pourquoi il existe une telle exploitation et de telles conditions de travail.

Vous expliquez qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle vague du féminisme. De quand date ce féminisme anti-raciste et anti-colonial et où trouve t-il sa source ?

Il y a toujours eu un féminisme anti-colonial et anti-raciste, dès les années 70. On voit aujourd’hui en Argentine, en Inde, au Maroc, au Brésil, des féministes du Sud qui descendent dans la rue et qui mènent des luttes constamment en lien avec d’autres. En Argentine les femmes se battent à la fois contre le féminicide et pour les droits des autochtones à la terre. En Inde les femmes dénoncent l’idéologie de l’impureté et se mobilisent contre les barrages. Il y a aussi le mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis qui participe du féminisme décolonial. Ces mouvements sont extraordinaires car ils sont plus forts qu’il y a vingt ans. Ce féminisme était déjà là mais s’exprime plus fortement aujourd’hui. Mais un féminisme du nord, bourgeois, domine toujours.

Vous parlez en effet dans votre livre d’un féminisme dit civilisationnel ou blanc bourgeois. En quoi la colonisation a t-elle influencé ce féminisme ?

Le colonialisme a touché la philosophie, les arts, les lettres et il n’aurait pas touché le féminisme ? C’est impossible. Le féminisme aurait été protégé du racisme, serait resté innocent ? Je n’y crois pas une seconde. Beaucoup de féministes européennes ont été pour la colonisation et elles sont restées sourdes et aveugles à la dimension raciale qu’a porté le colonialisme pendant plusieurs siècles.

Tous les livres d’histoire du féminisme parlent des droits des femmes, du droit de vote etc mais aucun ne dit qu’au XVIe siècle les femmes avaient le droit de posséder des êtres humains. Cela n’avait rien à voir avec leur genre, mais simplement du fait qu’elles étaient blanches. Elles pouvaient être à la tête de plantations, alors qu’elles ne pouvait pas être avocate ou professeure d’université. Elles n’avaient pas le droit de vote ou de divorcer, mais elles avaient ce droit là. On voit bien que parfois la couleur, la racialisation est plus importante que le genre.

De fait, ce féminisme n’a jamais fait le travail de se demander comment les femmes européennes ont bénéficié de l’esclavage et du colonialisme. Ce retour sur leurs privilèges du fait d’être des femmes blanches n’a pas été réalisé. Dans les colonies mais aussi en France ensuite face aux travailleuses immigrées et racisées, les femmes blanches ont été en position de supériorité. Et cela perdure, il y a toujours un soupçon sur les femmes racisées, un déni de la dignité. On ne pense jamais qu’une femme noire dans une chambre d’hôpital peut être médecin par exemple, alors qu’on n’aura pas de doute pour une femme blanche.

Aujourd’hui le combat contre le port du voile s’intensifie. Ce combat est-il dans le prolongement du dévoilement des femmes en Algérie pendant l’occupation ? Est-ce encore une ‘mission civilisatrice’ ?

Sur la question du voile en Algérie ce qui est frappant, c’est qu’il a fallu à un moment donné, à la fois torturer, réprimer, assassiner et montrer la colonisation comme étant quelque chose de « positif ». C’est là où les droits des femmes ont été utilisés et sont devenus sont devenues une carte maitresse dans les mains des impérialistes et néolibéralistes. On a donc parlé de femmes voilées opprimées, qui grâce à la colonisation ont retrouvé leur liberté.

Le féminisme civilisationnel reprend ainsi la mission civilisatrice coloniale. C’est l’idée que des races supérieures peuvent aller éduquer des races inférieures. C’est l’idée profonde qu’ont aussi ces féministes, qu’elles ont quelque chose à apporter à toutes ces femmes qui ne sont pas éduquées et qui sont victimes de leurs hommes. On pense encore aujourd’hui que l’Europe serait naturellement ouverte aux droits des femmes et que le reste du monde y serait presque hostile par nature.

Les droits des femmes musulmanes sont devenus le fer de lance du féminisme. Pourquoi cette focalisation perdure t-elle ?

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’une forme de colonialisme a pris fin avec les indépendances mais que la colonialité s’est poursuivie. Il faut préserver les droits, les intérêts financiers, militaires. Un sentiment de supériorité à été donné avec la mission civilisatrice et il n’épargne pas le féminisme. Cela permet de continuer à justifier les discriminations envers les musulmans et les musulmanes, car c’est « pour leur bien ».

Le féminisme civilisationnel ne défend pas les droits des femmes mais surtout une civilisation qui se dit être supérieure. Quand on voit ce qui ce passe au Danemark ou dans d’autres pays européens actuellement, l’idée est vraiment de discipliner une partie de la population, à savoir les musulmans. Les femmes voilées ne peuvent pas avoir tel travail, ne savent pas tenir leurs enfants, en font trop. Dans un texte féministe datant de 1989, il est dit que le patriarcat musulman est le plus dur de la planète. Il suffisait de le dire pour que cela fasse sens commun.

Vous évoquez aussi les travailleuses du nettoyage et du soin. En quoi est-ce une question de premier ordre pour le féminisme décolonial ?

Le travail de nettoyage est un travail de femmes racisées, qui permet à des femmes blanches d’avoir une vie professionnelle et confortable pendant que d’autres s’occupent de leur enfants. Par qui sont nettoyés les bureaux des députés de l’Assemblée nationale ? Il y a une prise de conscience à avoir, sur le fait que le monde dans lequel nous vivons, les rues dans lesquelles nous circulons, les universités où nous intervenons, sont rendus propres grâce au travail de milliers de femmes racisées, sous-payées, en situation de précarité. Il faut reconnaitre leur travail.

Vous appelez également à une réappropriation des récits des femmes esclaves et anti-coloniales pour développer le féminisme décolonial…

Oui et nous avons les outils, beaucoup plus qu’on ne le pense. Il faut les diffuser. On entend ce que font les femmes dans le Sud global mais il faut vraiment les faire connaître, renforcer les solidarités, les connaissances. Il y a actuellement une certaine perte d’hégémonie culturelle du Nord, le renversement est là.

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