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Crise du Qatar : Ce que cache la volonté saoudienne de fermer Al Jazeera

Dans la liste de ses exigences, l’Arabie Saoudite demande au Qatar de « fermer la chaîne d’information Al Jazeera. » Et de laisser ainsi le monopole à Al Arabiya.

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L’Arabie Saoudite exhorte le Qatar à fermer Al Jazeera (Tout savoir sur la crise du Golfe 2017 entre le Qatar et l’Arabie Saoudite). Cette condition sine qua none pour le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux monarchies du Golfe peut apparaître comme un détail. Et pourtant, si Doha accédait à la demande de Riyad, cela pourrait représenter un véritable danger à moyen terme.

Plus de 25 millions de téléspectateurs quotidiens

Dans les années à venir, Al Arabiya règnera-t-elle en maître dans les pays arabes ? La fermeture d’Al Jazeera, voulue par l’Arabie Saoudite, pourrait donner lieu à un bouleversement médiatique dans les pays du Golfe. Car jusqu’à aujourd’hui, Al Jazeera et Al Arabiya se partagent la majorité des parts d’audience dans le Golfe, mais aussi dans les pays du Maghreb. Au profit d’une crise diplomatique majeure et d’un soutien inconditionnel des Etats-Unis, l’Arabie Saoudite demande — parmi douze autres exigences — la fermeture définitive d’Al Jazeera pour laisser espérer au Qatar la fin d’un blocus totalement arbitraire. L’arrêt de la chaîne de Doha signerait la fin d’une longue série de pressions saoudiennes exercées à l’encontre d’Al Jazeera depuis sa création en 1996 : des pressions publicitaires mais également une campagne de dénigrement de la chaîne qatarienne que les Saoudiens accusent de soutenir l’islamisme.

Al Arabiya, à la solde des Saoudiens, des Américains et des Israéliens

En réalité, Al Jazeera a, il y a vingt ans, bousculé l’Arabie Saoudite en proposant un média professionnel et plus libre que les chaînes saoudiennes, qui n’ont cessé d’être de véritables outils de propagande. En embauchant des journalistes tout droit venus de la BBC — ceux-là mêmes à qui l’Arabie Saoudite avait refusé de diffuser des programmes en langue arabe —, Al Jazeera s’est singularisée et a entamé une révolution médiatique inespérée. La chaîne du Qatar a en effet pris en compte la diversité de ses journalistes là où les Saoudiens ne confiaient les rédactions de ses canaux qu’à des journalistes libanais à leur solde. Surtout, Al Jazeera a ouvert son antenne à des personnes critiques vis-à-vis des régimes en place dans la région. Bien loin des méthodes de l’Arabie Saoudite qui a toujours muselé son peuple et ses médias. L’air de rien, le Qatar a donc offert aux téléspectateurs d’autres regards sur les conflits en Afghanistan, en Irak, sur les « printemps arabes » ou encore sur le Yémen plus récemment.

Al Jazeera représente la pensée de la rue

Et ça a fonctionné. Aujourd’hui, la chaîne concurrence même la CNN ou la BBC, après avoir lancé en 2006 sa version anglaise. Vingt ans après sa création, Al Jazeera réunit plus de 25 millions de téléspectateurs quotidiens partout dans le monde. Un succès qui irrite l’Arabie Saoudite qui lance en 2003, pour la contrer, Al Arabiya aux Emirats Arabes Unis. Une chaîne de propagande servie là encore par des journalistes libanais à la solde de la famille royale de Riyad, qui défend sans scrupule les positions américaines et même israéliennes — Al Arabiya est surnommée « al-ibriya », comprenez « la juive » par ses détracteurs. En réalité, Al Jazeera reflète aujourd’hui la pensée du peuple arabe, de la rue, lorsqu’Al Arabiya sert à véhiculer la position du pouvoir saoudien en place. Des dissensions qui s’illustrent dans le traitement du conflit israélo-palestinien — Al Jazeera laisse notamment la parole au Hamas ou au Hezbollah — ou de l’Iran.

Vers une diffusion sans contre-pouvoir de la doctrine wahhabite ?

Il serait faux de dire qu’Al Jazeera est impartiale. Mais elle a le mérite de laisser coexister les différentes sensibilités qui sont présentes au sein de ses rédactions. L’arrêt de la chaîne de Doha signerait le renouveau du monopole médiatique saoudien, avec tous les dangers que cela représente, de la diffusion de la doctrine wahhabite à la propagande anti-Iran ou au soutien des dictatures comme celle de l’Egypte. Là où le pluralisme existant actuellement permet de diffuser les deux visions opposées qui cohabitent dans les pays arabes, on se dirige vers une hégémonie des positions saoudiennes. L’Organisation des Nations Unies proteste contre la demande de fermeture d’Al Jazeera par les Saoudiens, qui ressemble plus à une volonté de reprendre le contrôle de l’information dans la région qu’à une mission diplomatique légitime. Et qui n’est rien d’autre qu’un ingérence inadmissible de la part d’un royaume dans lequel les libertés sont trop souvent bafouées.

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