Alors que les grandes lignes de la Fondation de l’Islam de France sont définies, au ministère de l’Intérieur, on commence à douter du bienfondé de l’initiative. Une initiative qui fait, selon plusieurs sources, partie d’une stratégie politique en vue de 2017. Explications.

On connaît les grands contours de la future Fondation de l’Islam : comme nous l’annoncions en mars dernier, Jean-Pierre Chevènement en sera le président, son rôle est plus ou moins défini tandis que plusieurs membres ont déjà été nommés parmi lesquels Ghaleb Bencheikh, Tahar Ben Jelloun ou encore Kamel Kabtane. Mais en attendant, du côté des organisations musulmanes, on continue à se poser la question à propos du choix de l’ancien ministre de l’Intérieur aujourd’hui âgé de 77 ans. De source proche de l’ex-maire de Belfort, on apprend que la nomination de Jean-Pierre Chevènement à la présidence de la Fondation de l’Islam résulte d’un accord passé entre l’ancien candidat à l’élection présidentielle de 2002 et le président François Hollande. Avec un seul objectif : que Jean-Pierre Chevènement fasse profiter le chef d’Etat de son réseau et de son réservoir de militants pour faire réélire le président Hollande. Explications.

Chevènement promet d’appeler à voter François Hollande

Dans les sondages, François Hollande est au plus bas depuis plusieurs années maintenant. S’il rêve — ce n’est un secret pour personne — de se présenter à sa propre succession, le président de la République doit d’abord convaincre les militants socialistes, qui ont prévu une primaire. Et c’est la que le « Che » intervient. Un proche de ce dernier, qui préfère garder l’anonymat, raconte : « François Hollande a ‘monnayé’ avec Chevènement les deux ou trois pourcents que ce dernier dit représenter au sein du PS. » Dirigeant le Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (CERES), Chevènement a effectivement sa petite influence à l’aile gauche du PS. En résumé, contre l’obtention de la présidence de la Fondation de l’Islam, Jean-Pierre Chevènement promet d’appeler à voter François Hollande lors de la primaire de gauche.

Mais qu’est-ce qui attire l’ancien ministre de l’Intérieur dans le fait d’être à la tête de l’Islam de France ? Le salaire ? « Non, rétorque notre ‘chevènementiste’. Jean-Pierre Chevènement a même proposé de devenir un président de fondation bénévole. Il explique à qui veut l’entendre qu’il veut ‘rendre service à la France’. » Pour François Hollande, la nomination du « Che » représente un double-bénéfice : outre le fait de lui apporter le soutien de membres de son courant, il peut aussi s’appuyer sur une autre casquette de Jean-Pierre Chevènement, celle de président de l’association France-Algérie. La primaire passée, Hollande serait certainement ravi de recueillir les votes des Français d’origine algérienne. Chevènement les lui a promis.

La Fondation de l’Islam et l’Algérie étroitement liées

Outre les Français d’origine algérienne, Hollande espère également bénéficier du soutien des Algériens. Là où Nicolas Sarkozy a rencontré le roi Salmane à Tanger et le roi Mohammed VI, espérant trouver en eux des soutiens indéfectibles pour sa campagne, François Hollande a chargé Jean-Pierre Chevènement de creuser du côté algérien pour tenter de trouver des soutiens de poids. Chevènement, ancien préfet d’Oran par intérim en 1962, a gardé tout au long de sa carrière des relations étroites avec les autorités et les chefs d’entreprises algériens. La Fondation de l’Islam de France et l’Algérie pourraient donc être totalement liées l’une à l’autre. Tout s’est d’ailleurs finalisé la semaine dernière avec le déplacement d’Arnaud Schaumasse, le chef du bureau central des cultes (BCC) — la direction du ministère de l’Intérieur qui a le vrai pouvoir en matière de culte en France — à Alger.

Le recteur de la mosquée de Lyon.

Alger a d’ailleurs demandé à Arnaud Schaumasse de trouver un poste à Dalil Boubakeur, dont la mosquée est financée par l’Algérie. C’est ainsi que le recteur de la Grande Mosquée de Paris est devenu président du Conseil d’orientation, une association qui, à en croire les statuts que nous avons pu lire, n’aura aucune fonction et aucune marge de manœuvre. Officiellement, Boubakeur aura pour mission de « proposer et d’évaluer les programmes qui lui seront soumis. » Officieusement, il s’agit surtout de le mettre dans la boucle sans lui donner les commandes de la Fondation. « Etant donné son inefficacité et l’échec du CFCM sous sa présidence entre 2003 et 2008, la France a considéré que Dalil Boubakeur ferait plus de mal en étant à l’extérieur qu’à l’intérieur de la Fondation de l’Islam de France et a donc décidé de lui trouver un poste prestigieux mais qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre », indique un proche du recteur.

Le Conseil d’Etat retoque officieusement les statuts de la fondation

Du côté de la Fondation, les nominations décidées en collaboration avec Alger, il reste désormais à trouver des financements. Outre la somme de près d’un million d’euros qui avait été donnée en 2005 par Serge Dassault à la mort-née Fondation des œuvres pour l’Islam de France et qui va être intégrée dans le budget de l’association, plusieurs entreprises françaises ont été approchées par Jean-Pierre Chevènement. Celles-ci ont donné leur accord de principe pour apporter des fonds : la SNCF a donné un accord verbal, tout comme Renault — malgré la réticence des actionnaires chinois —. Aéroports de Paris, qui vise des marchés au Maghreb, est également prêt à mettre la main à la poche et a donné un pré-accord. Dassault se dit lui aussi prêt à effectuer une rallonge et Jean-Pierre Chevènement fait désormais les yeux doux aux entreprises de l’agroalimentaire.

Il reste désormais une ultime question à laquelle répondre : une fondation, oui, mais pour quoi faire ? Et c’est là que le soufflet risque de retomber du jour au lendemain. Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a en effet officieusement transmis les statuts de la future fondation au Conseil d’Etat, qui a tout aussi officieusement retoqué le ministre de l’Intérieur : financer le culte musulman, comme il le souhaite, via une association d’utilité publique d’Etat contrevient à la loi de 1905. Une association gérant l’aspect cultuel sera donc créée. Mais impossible de la faire financer par la Fondation. Blocage complet. Bernard Cazeneuve commence à trouver le temps long. En dehors des enjeux électoralistes de 2017, la Fondation de l’Islam de France ressemble déjà à une coquille vide. Et Cazeneuve en est conscient.

Jean-Pierre Chevènement démissionnera en mai 2017

D’autant que la précédente fondation n’a toujours pas été dissoute : son président Dalil Boubakeur traînerait des pieds, pour mettre en route les démarches. Or, le temps presse. Car le calendrier de l’association est déjà très serré : Jean-Pierre Chevènement a annoncé en interne son intention de démissionner de ses fonctions en… mai 2017, après l’élection présidentielle. Le recteur de la Grande Mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, est censé prendre sa succession. Mais avec la mainmise algérienne sur le Fondation, l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir pourrait tout chambouler. Car l’Islam se décide toujours de l’autre côté de la Méditerranée et, sur ce coup, les grands perdants sont les Marocains. La donne pourrait totalement s’inverser en cas de victoire du candidat des Républicains. Et si l’avenir de la Fondation de l’Islam de France était dépendant de la victoire de François Hollande ? Un pari pour le moins risqué.

Crédits photos : WikiCommons et Zaman France

Frédéric Geldhof

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