Eborgnés lors de manifestations du mouvement social des « gilets jaunes » ayant éclaté en France il y un an, ces Français « gilets jaunes » décrivent leur vie à l’arrêt: la plupart tournent en rond chez eux, désormais sans travail, attendant que la justice « fasse payer » les coupables.

Les nuits sont agitées, cauchemardesques, parfois blanches, même sous somnifères. « C’est toutes les nuits. Des images me réveillent. Je me revois l’oeil en sang appeler les +street medics+ » (bénévoles assurant les premiers secours dans les manifestations), confie David Breidenstein, 40 ans, blessé le 16 mars à Paris.

Les journées ne sont pas toujours plus simples. « L’été a été insupportable à cause de la lumière », affirme Alexandre Frey, blessé le 8 décembre dans la capitale française.

Le mouvement inédit des « gilets jaunes », qui protestent depuis la mi-novembre 2018, notamment en manifestant les samedis, contre la politique sociale et fiscale du gouvernement, a fait descendre dans la rue des centaines de milliers de Français. Certaines manifestations ont dégénéré en violents affrontements et en scènes d’émeutes, notamment dans plusieurs quartiers de Paris et sur l’avenue des Champs-Elysées.

Depuis le printemps 2019, le mouvement s’est toutefois considérablement essoufflé.

Réinterrogés en octobre, dix des 24 « éborgnés » blessés lors des manifestations de « gilets jaunes » – selon le décompte du journaliste indépendant David Dufresne – racontent des vies à l’arrêt, parfois pires qu’au printemps, quand l’AFP avait recueilli leurs témoignages.

La grande majorité a perdu un oeil en décembre et en janvier lors de ces manifestations. Depuis le 17 novembre 2018, 2.500 manifestants et 1.800 membres des forces de l’ordre ont été blessés, selon le ministère français de l’Intérieur.

Le défenseur des droits – autorité administrative indépendante chargée de défendre les droits des citoyens en France – a demandé en 2018 l’interdiction des lanceurs de balle de défense et des grenades lacrymogènes GLI-F4, accusées d’avoir fait de graves blessés parmi des « gilets jaunes ».

Les ONG Human Rights Watch et Amnesty International avaient elles dénoncé un usage excessif de la force par les forces de l’ordre lors de ces manifestations.

« Je reste la plupart du temps allongée, j’ai comme de grosses migraines. La morphine parfois n’agit même plus », s’inquiète Fiorina Lignier, 20 ans, blessée le 8 décembre à Paris.

– « Il faut assumer sa gueule » –

L’oeil perdu a pour certains été le début d’une série de « mauvaises nouvelles », comme le dit pudiquement Vanessa Langard, trentenaire, blessée le weekend suivant sur les Champs-Elysées, avant de s’effondrer: « Je vais pas récupérer entièrement le goût et l’odorat et on a découvert que si j’avais pas mal d’absences, c’est dû à de l’épilepsie causée par le trauma crânien ».

Au téléphone, des pleurs surviennent quand sont racontés les couples distendus, les proches éloignés. Un éborgné dit avoir pensé au suicide.

Nombre de « gilets jaunes » ont perdu leur emploi et vivotent avec des aides sociales. Parce qu’ils ne peuvent plus conduire comme avant, ou que leur travail nécessite une vue parfaite.

« Il faut assumer sa gueule, c’est pas évident », ajoute Alexandre Frey, décorateur événementiel. « Tant que je n’ai pas mon nouvel oeil, je ne peux pas retourner voir mes clients. Je leur explique quoi ? Que j’ai pris une balle de squash ? »

Une moitié seulement des « gilets jaunes » interrogés continue de manifester les samedis. David, Alexandre et Vanessa participent aux actions du collectif « Mutilés pour l’exemple », contre les violences policières.

Ils sont plusieurs à s’inquiéter de « gilets jaunes » en perte de vitesse, sans vrai leader.

Car sur le fond, leur coeur y est toujours. Le mouvement « va continuer, peut-être différemment », veut croire David Breidenstein.

Le combat se poursuit surtout pour faire valoir leur préjudice. Avec de la « paperasse » pour toucher des aides, quand les « comptes sont HS tous les mois ».

Et pour que la justice passe.

Deux policiers français vont être jugés pour des violences présumées lors de manifestations de « gilets jaunes », et 18 affaires ont été confiées à des juges d’instruction, selon le procureur de Paris Rémi Heitz.

Au total, 212 enquêtes ont été confiées à l’Inspection générale de la police nationale – « la police des polices » – par le parquet de Paris.

« Quand vous grillez un feu, vous payez. Donc j’espère qu’ils vont les retrouver et les faire payer », dit Jérôme Rodrigues, une des figures du mouvement, blessé gravement à l’oeil le 26 janvier et devenu un symbole des violences policières.

C’est cet espoir qui « fait un peu tenir » Vanessa Langard : « S’il peut y avoir une justice, c’est toujours ça ».