LeMuslimPost : Plusieurs rassemblements contre l’islamophobie se sont déroulés ces dernières semaines. Quel est le bilan de ceux-ci ?

Elias d’Imzalène : Evidemment, je me réjouis de cette mobilisation des nôtres pour leur émancipation. Car rappelons-le ici, l’islamophobie ce ne sont pas seulement la haine et les actions hostiles dirigées contre les musulmans mais bien toute action entravant l’émancipation de notre communauté.

Que ce soient les agressions islamophobes contre les femmes portant le hijab, les lois liberticides contre les musulmans en France, les bombardements impérialistes contre les peuples musulmans demandant de vivre libres indépendamment de l’ingérence de l’Occident ou encore des violences policières organisées contre nos jeunes en banlieue, tous ces phénomènes procèdent de la même logique d’aliénation islamophobe.

Et à ce titre toutes ces attaques doivent être dénoncées et combattues de la même façon.

Pour vous, ces mobilisations s’inscrivent-elles vraiment dans cette dynamique ?

Il faut se rappeler que cette série de protestations a bien commencé par celle du 20 octobre à République organisée par le Collectif des mamans de Mantes. Elles sont les précurseurs de cette dynamique et il convient de leur rendre hommage ici. Sans elles, rien n’eut été possible.

N’oublions pas qu’elles ont dit stop à l’islamophobie d’Etat en dénonçant non seulement la répression néocoloniale de la police sur leurs enfants lors d’une manifestation étudiante à Mantes, mais aussi en dénonçant la ségrégation sociale organisée contre les populations musulmanes de banlieue.

En effet, nos politiques parlent de communautarisme après avoir parqué pendant des décennies dans des ghettos défavorisés notre communauté.

Et quand nos enfants se mobilisent à juste titre pour dénoncer l’abandon de l’Etat du secteur de l’éducation, on leur lâche la police pour les réprimer… On doit se souvenir des humiliations subies à Mantes, des violences et insultes islamophobes ou blasphématoires vécues pendant les contrôles ou les gardes-à-vue.

Ces mères ont raison de se demander pourquoi les troupes de l’Etat sont lâchées si vite quand nos enfants réclament plus d’équité sociale dans l’éducation mais qu’elles restent aux abonnées absentes quand les drogues et les armes se déversent comme un raz-de-marée dans nos quartiers…

Ces mamans sont les seules à avoir compris, presque instinctivement, que le combat contre l’islamophobie comprenait également la lutte contre les violences policières et la lutte contre la relégation sociale organisée contre les nôtres avec la complicité des services de l’Etat.

Que ce soit au niveau de la police, la justice, ou de l’éducation nationale, le schéma d’oppression reste le même, ils en sont les complices.

A travers les violences policières, les lois liberticides de 2004 et 2010, le fichage des étudiants musulmans, les contrôles au faciès, jusqu’au ParcourSup et les mesures antisociales, c’est l’avenir de nos enfants et donc des nôtres que l’on attaque directement.

Ce n’est pas un hasard si l’on a pu apercevoir de nombreuses femmes lors de ces dernières manifestations.

Elles sonnent l’alarme, elles sont le dernier rempart. Elles sont le symbole d’une colère profonde qui touche l’ensemble de la communauté face à une islamophobie devenue omniprésente dans notre quotidien même.

Revenons en aux manifestations, certains médias s’interrogent quant à votre implication dans celles-ci ?

Quand un ami m’appelle, je lui réponds. Alors disons que j’ai aidé comme j’ai pu.

C’est-à-dire ?

Je suis en lien avec les organisateurs de ces évènements. J’ai fait la publicité du premier dont nous venons de parler, avec le site que vous connaissez, et j’ai aidé plus directement aux autres.

On a pu vous apercevoir avec « Moh KohLanta » le 20, intervenir le 27 octobre, le 2 novembre devant CNews, et signer le manifeste contre l’islamophobie de la marche du 10…

Moh, dit « Moh KohLanta », a incarné ce ras-le-bol de la communauté face au silence et l’inaction de nos « acteurs’ » communautaires. Et ce, alors même que se déchainait dans le même temps une véritable déferlante islamophobe pilotée par nos médias, nos politiques et il faut l’avouer, l’Etat lui-même.

Il est donc normal que je me sois mis à sa disposition pour que son évènement représente au mieux cette diversité musulmane indignée en colère.

Il est important que la pluralité de notre communauté se réunisse et agisse de concert en dehors des clivages, des égos et des esprits partisans. C’est une idée que je partage avec Moh KohLanta et d’autres.

Notamment avec des gens que je connais bien et à qui je rends hommage ici. Des corsaires, toujours au secours de la veuve et l’orphelin, qui depuis des années agissent dans l’anonymat, sans attendre reconnaissance ou récompense, pour que les manifestations voulues par notre communauté se passent toujours bien.

Et quid également de la mobilisation Stop Zemmour devant CNews ? La fachosphère vous en a attribué la paternité. Des menaces et des appels au meurtre ont ensuite été lancés contre vous.

La mobilisation #StopZemmour et CNews Complice visait à dénoncer l’immunité dont bénéficie celui qu’il convient bien de nommer comme le symbole et porte parole le plus zélé de l’islamophobie en France. Un symbole qu’il convient de faire tomber en lui interdisant l’antenne.

Cette action a été initiée par un groupe issu de la société civile musulmane et française. Je ne suis que l’un d’eux. Des politiques, des avocats, des élus, des membres d’association de défense des droits, des journalistes et autres, issus de tous bords politiques et de différentes confessions ont porté ce projet. Et ce jusqu’au syndicat des employés de CNews eux-mêmes.

Il reste encore des justes en France capables de s’indigner sans craindre de s’afficher avec des … musulmans.

Face au péril islamophobe, ils ont été capables de dépasser les clivages et les fausses rumeurs pour soutenir une cause noble.

Et les menaces de mort, et le harcèlement sur les réseaux sociaux ?

Eh bien, je remercie l’Etat, la police, la justice de l’Etat français, les politiques, les médias, et les associations antiracistes d’avoir réagi si vite pour me soutenir… (sourire) Non, en vérité ils n’ont strictement rien fait. Et en cela ils ne font que prouver une fois de plus qu’ils sont complices de ce climat délétère antimusulmans en France.

C’est pourquoi ils parlent tant de laïcité pour en fait cacher leur islamophobie hystérique et de déradicalisation pour en fait cacher leur volonté de… désislamisation.

Avez-vous été écarté de la prise de parole pendant la marche du 10 contre l’islamophobie, comme l’affirment certaines sources ?

Oui, c’est vrai. Disons que j’ai été mêlé à la préparation de cet évènement. Je me réjouis d’ailleurs de sa réussite et surtout de sa dénonciation claire des lois liberticides de 2004 et 2010. Elle fait suite au réveil suscité par les manifestations précédentes d’une minorité musulmane excédée.

Mais je regrette tout de même que certains politiques se soient imposés à la manifestation tout en vantant ostensiblement dans les médias les lois islamophobes de 2004 et 2010 et les mesures d’exception de l’état d’urgence pourtant dénoncées …

Des partis de gauche auraient interdit votre prise de parole…

C’est faux. J’ai d’ailleurs pensé alors à demander l’aide d’associations luttant contre l’islamophobie avant de me rendre compte qu’en fait c’était d’elles dont j’étais victime… Les partis de gauche ne sont donc en rien dans cette exclusion tardive. Certains d’entre eux, notamment les Insoumis de Mélenchon, jouent certes une partie de récupération politique à la veille des élections mais c’est bien naturel.

Mais je sais également que certains membres des Verts ou de Générations et d’autres se sont eux totalement investis pour cette cause et il ne me viendrait pas à un instant l’idée de contester cet engagement sincère qui m’a touché.

Non, cette exclusion vient de personnes musulmanes amies. Et je ne veux pas présager de leurs motivations intérieures. S’agit-t-il d’un mauvais calcul politique, d’une recherche d’hégémonie, d’une bataille d’égo, ou de tout cela ? Je ne sais pas.

Il demeure qu’il m’a clairement été signifié par ces organisateurs représentant des « acteurs musulmans » que je devais m’abstenir afin d’éviter que leurs amis de gauche ne les lâchent…

Alors que dire ? Que dire quand des acteurs musulmans agissent comme ceux qu’ils dénoncent ?

Que dire quand ce sont les islamophobes, les médias et les prétendus « amis » qui dictent aux nôtres qui a le droit de parler ?

N’est-ce point là la définition même de l’aliénation ?

Votre présence était-elle indispensable ?

Non évidemment. C’est pourquoi j’ai recommandé à ma place Rafik Chekkat ou Saïd de l’action #StopZemmour. Ce sont des personnes de valeur avec qui je partage une vision politique communautaire commune.

Mais cette fois c’est Youcef Bhakni qui s’y est opposé frontalement. Brakni reproche encore apparement à Rafik Chekkat son opposition à Bachar Al Assad. Rafik ferait selon ses mots « le jeu des sionistes » …

Il est vrai que les amitiés de Brakni vont plus vers le Hezbollah avec qui il a entretenu des rapports étroits.

Tel ne sera jamais notre cas, nous lui préférons le peuple syrien.

En tout cas il demeure que l’on nous a privé de parole.

Marwan Muhammad a été averti en direct de tout cela, mais il n’a alors plus donné suite à mes appels …

Est-ce que cela change vos relations avec certains des organisateurs, comme le CCIF ou la plateforme L.E.S. Musulmans ?

Non, je reste attaché à la pluralité des expressions au sein de notre communauté. J’ai des amitiés communes avec Marwan Muhammad et j’espère qu’ils le raisonneront car il a fait fausse route.

Le processus de notabilisation et la honte de soi sont des écueils.

Par ailleurs, mes salutations vont aux organisations musulmanes de la communauté turque et autres, à Nader Abou Anas, aux élus musulmans du centre et autres indigènes qui, tout comme moi sont devenus infréquentables pour ne pas choquer certains « amis » de gauche, du PKK et autres …

Vous semblez en colère.

Non, j’opère seulement un constat amer.

On ne peut reprocher aux autres leur politique de rejet et ensuite reproduire soi-même ces schémas néocoloniaux islamophobes d’exclusion.

Ne l’oublions jamais. Nos efforts ne doivent pas se diriger vers l’obtention de certificats de « représentation respectable » validés par l’Etat et les médias.

Nous ne devons pas chercher la notabilisation à tout prix mais plutôt la construction par les nôtres, pour les nôtres d’un avenir émancipateur meilleur.

Après ce cri de colère de la foule musulmane, d’autres mobilisations viendront.

Mais notre communauté attend plus que des slogans et des promesses. Elle exige maintenant des actions concrètes qui changeront, sur le terrain, son quotidien.

J’informe d’ailleurs que l’action #StopZemmour se poursuit et que son avocat maitre Samim Bolaky lancera dans les prochains jours une série d’actions judiciaires contre Zemmour et la chaine CNews.

Nous avons le devoir de répondre à cette déferlante islamophobe en restant fiers de ce que nous sommes, sans compromis honteux, sans perdre nos valeurs et notre éthique.

Nous avons le devoir de construire par les nôtres, pour les nôtres tout en tendant la main aux justes.

Que cela plaise ou non à nos ennemis ou à… nos « amis de gauche ».