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Interviews et Portraits

Dalil Boubakeur : « Qu’on laisse l’Islam tranquille ! »

Rencontre avec Dalil Boubakeur. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris fait le bilan de ses vingt-six années à la tête de l’institution et de la volonté des présidents successifs de mettre en place un « Islam de France ».

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Recteur de la Grande Mosquée de Paris depuis vingt-six ans, Dalil Boubakeur ne semble plus dans les petits papiers d’Emmanuel Macron, mais il compte bien continuer à donner son avis sur la question de l’organisation du culte musulman en France. L’occasion de discuter à bâtons rompus avec celui qui a vu passer cinq présidents de la République et dix-sept ministres de l’Intérieur tout au long de sa carrière.

LeMuslimPost : Vous êtes arrivé à la Grande mosquée de Paris en 1992. Vous avez donc été le témoin des différentes tentatives de réformes du culte musulman en France, depuis le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua jusqu’au nouveau président Emmanuel Macron. Comment avez-vous vécu ces périodes ?

Dalil Boubakeur : Dès le début, fidèle au message de la Mosquée de Paris, nous avons immédiatement annoncé que nous souhaitions développer un Islam modéré, un Islam de paix, qui respecte la loi, qui soit considéré comme les autres religions. Nous voulions l’égalité avec toutes les religions. J’étais médecin, membre du Conseil de l’Ordre. Mais arrivé devant l’administration, j’ai été mal traité, comme devant subir des ordres. J’étais stupéfait. Quand je faisais une analyse médicale, je n’allais pas voir le ministre de la Santé ! Mais là, pour le moindre papier ou la moindre initiative, il fallait que cela vienne de l’administration. J’ai dit : « Non, je suis citoyen français, je connais les limites. » Cela a été une période tendue, difficile.

« Je ne savais pas que nous étions de retour en monarchie ! »

Cela a commencé avec Paul Quilès, puis Charles Pasqua. Mais la droite a été beaucoup plus compréhensive. Pasqua est venu ici, nous a permis la certification halal. Et puis il y a eu Jacques Chirac, qui nous a permis de mâtiner la rigueur de l’administration socialiste de l’époque. Mais il ne jurait plus que par le Maroc. Il y a eu ensuite les attentats, le FIS en Algérie… La communauté d’origine algérienne qui avait suivi fidèlement la France a subi collectivement la rigueur de l’administration française après les événements d’Algérie. L’Algérie a fini par s’en sortir sans aide particulière, puis les gouvernements français, en particulier celui de Nicolas Sarkozy, ont voulu tirer un trait sur cela.

Les discussions avec Nicolas Sarkozy ont donc été apaisées ?

Il faisait la balance entre ce qui pouvait être reproché à l’Algérie, mais aussi à la France. Monsieur Sarkozy a eu des mots sensés, une attitude réfléchie, désireuse d’aboutir à des solutions. Il voulait ramener l’Islam par sa propre volonté, par ses propres responsables, à une situation de normalité citoyenne avec les Français. C’est lui qui a mis en place les fédérations, le CFCM, les CRCM (Conseils régionaux du culte musulman, ndlr), avec un respect des structures de l’Islam. Il tenait compte des acteurs, de l’UOIF aux personnes de la Réunion ou d’Afrique. C’est lui qui a amené les Turcs à participer au CFCM. La droite a eu vis-à-vis de l’Islam de France une véritable vision, pour donner aux musulmans la chance de s’en sortir.

« A toujours discuter, à ne pas considérer les musulmans comme des adultes, rien n’a évolué »

Malheureusement, en 2005, il y a eu les émeutes dans les banlieues. On s’est rendu compte que le culte seul ne suffisait pas à apaiser les violences, il fallait une double action : une action sécuritaire mais aussi une action économique et sociale. Sarkozy a même parlé de la discrimination positive, il allait très loin. Il a aussi parlé de réformer la laïcité pour obtenir un financement pour le culte musulman. Je croyais rêver. Légalement, ce n’était pas possible, mais il fallait que tout le monde participe à un effort de société pour aboutir à un vivre-ensemble, dans le respect des traditions tout en facilitant la vie des musulmans qui avaient été abandonnés pendant des dizaines d’années. Nicolas Sarkozy comprenait que l’identité humiliée des musulmans ne pouvait amener que la révolte. Il a fait des gestes, il est allé dans les banlieues. Il s’est occupé réellement des musulmans, il s’est rendu à l’UOIF… Il suivait de très près les actions du CFCM et de toutes ses composantes.

Pourtant, on a l’impression qu’il y a depuis des années un sur-place…

Les choses ont été plus vites qu’il ne le voulait. Les choses auxquelles il n’a pas fait attention, ce sont les interférences parmi les musulmans, notamment avec la place que prenaient les pays du Golfe en mal de wahhabisme. Les salafistes ont pris une influence importante partout dans le monde. Les attitudes des politiques ont commencé à changer quoi que l’on fasse. J’avais proposé des réformes. Mais il y avait une volonté de toucher à l’Islam. Or, l’Islam n’a pas besoin d’être touché, organisé. Qu’on le laisse tranquille. Regardez les milliers de morts provoqués par la réforme de l’Eglise. Mais dans le domaine de l’action et de la vie active, il faut saisir les opportunités. Sauf que, à toujours discuter, à ne pas considérer les musulmans comme des adultes, rien n’a évolué.

« Je ne suis pas un sous-fifre »

Les vrais problèmes des musulmans, ce sont les constructions des mosquées et la formation des imams, mais aussi l’enseignement du Coran et des sciences religieuses. Nous l’avons fait à la demande de Pasqua. Nous avons eu des professeurs, j’ai demandé à l’État de m’aider, on m’a répondu de me débrouiller. Avec nos faibles moyens, nous avons payé des professeurs, des salles, etc., pour créer l’institut de théologie Al-Ghazali de formation des imams et des aumôniers. C’est un institut pour le bien public. Puis on nous a demandé d’enseigner le culturel et pas le culte…

Mais au fond, faut-il vraiment réorganiser le culte musulman ?

Je veux bien si je donne mon avis. Je ne suis pas un sous-fifre qui serait minoré. En tant que concerné, je peux parler, mais je ne peux pas laisser les autres donner leur avis sur moi. En quoi ont-ils la science infuse ? Je ne savais pas que nous étions de retour en monarchie ! Il faut une concertation loyale, normale, raisonnable, pour l’intérêt général. Les gens qui parlent de changer des versets du Coran, mais on se fout de qui ? Il faudrait aussi enlever des morceaux de Bible. Les versets ne sont en rien la cause d’un mal. Les hommes oui.

« Ecouter les uns et les autres n’a que trop duré. Tant que la parole à notre sujet sera confisquée par d’autres, ce sera sans nous »

Depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, va-t-on dans le bon sens ?

Je ne sais pas dans quel sens on va. Les institutionnels ne sont pas associés à ce qui les concerne. Par exemple, Chevènement. Il m’avait demandé publiquement de participer au financement de la Fondation de l’Islam de France. Je lui ai offert une belle soirée avec des ambassadeurs pour lui obtenir des moyens pour financer le culte et l’enseignement. Il a réuni une flopée de personnes dont beaucoup n’étaient pas musulmans, avec des idées hostiles à l’Islam. Il a mis en place une organisation laïque. On m’a dit que j’allais être élu par ces gens-là, alors que les autres avaient été nommés. Mais élu par qui ? A-t-on eu l’occasion de se concerter sur un programme ? Qu’allais-je proposer ? Il y a eu un malentendu. Je suis un religieux, je ne vois pas en quoi ma vision coïnciderait avec la leur. J’appartiens au monde des fédérations de mosquées, où nous avons des fidèles, pas des gens de la société civile. Je suis dans le culte ! Quand j’ai vu des gens anti-religieux faire partie de ce conseil, je me suis abstenu. Ecouter les uns et les autres n’a que trop duré. Tant que la parole à notre sujet sera confisquée par d’autres, ce sera sans nous. Je ne m’occupe pas de leur travail. Eux, que savent-ils de notre travail ?

« Je me demande comment, aujourd’hui, je réussis à garder la tête froide »

On dit aujourd’hui que vous préparez votre succession. Qu’en est-il ?

Cela fait vingt-six ans que je suis dans cette situation. L’avenir dépend de beaucoup de choses : de ma santé, de la volonté de Dieu. Il y a des impondérables. Cela ne dépend pas que de moi. Je me demande comment, aujourd’hui, je réussis à garder la tête froide. Si ça ne tenait qu’à moi, je serais plus heureux à réfléchir, lire ma documentation accumulée pendant des années. Comme dit De Gaule, tout a une fin.

J’ai fait mes études en France, qui n’ont pas été faciles, j’ai été élu vice-président de l’Ordre des médecins de Paris. Mon cursus a été interrompu lorsqu’on m’a dit que je devais reprendre la mosquée de Paris. Il y avait un problème dans cette institution. Mais je n’étais pas imam ! On m’a dit : « C’est une œuvre de gestion, cela va durer six mois. » Les six mois sont devenus vingt-six ans. Comme je suis dans une mosquée, à cette question je vais simplement dire : « Insha’allah ! »

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