Ce sera peut-être l’épreuve la plus délicate du rallye Dakar version Arabie saoudite: concrétiser la volonté d' »ouverture » du royaume grâce à une diplomatie sportive balbutiante, au moment où la question des droits de l’homme plombe plus que jamais l’image de la pétromonarchie.

Pourquoi l’Arabie saoudite a-t-elle décidé d’héberger pour les cinq prochaines années cette course mythique qui a sillonné l’Afrique pendant 29 ans puis l’Amérique du Sud sur 11 éditions ? Surtout, pourquoi accélérer une stratégie sportive si longtemps dédaignée, quand le pays est embourbé dans « sa » guerre au Yémen, qu’il impose un blocus au voisin et ennemi qatari et que l’image réformatrice du prince héritier Mohammed ben Salmane a été lourdement entachée par l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi?

« Ensemble, l’Arabie saoudite et le Dakar  (…) raconteront une nouvelle histoire, celle de la rencontre entre la course la plus dure au monde et la mission sociale la plus ambitieuse sur Terre, Vision 2030 », a affirmé jeudi le prince Abdulaziz bin Turki AlFaisal Al Saud, président de l’Autorité des sports en Arabie saoudite, lors de cette présentation à Al-Qiddiya, région semi-désertique qui doit devenir d’ici trois ans le Disneyland saoudien du sport.

Il faisait référence au plan de diversification de l’économie échafaudé par la famille royale pour commencer à préparer l’après-pétrole.

Jean-Baptiste Guégan, enseignant en géopolitique du sport, en fait une autre interprétation: « Le Dakar, c’est du sport washing, un moyen de nettoyer l’image » du royaume wahhabite, car il « fallait créer une image de pays ouvert ».

Pour lui, l’accueil de la course représente « un tournant » qui transforme en « stratégie d’Etat » une politique jusqu’alors opportuniste, comme lorsque le pays a accueilli récemment la Formule électrique ou la Supercoupe d’Italie de football.

Et elle s’interprète en deux temps, poursuit-il. A court terme, « c’est un contre-feu à l’affaire Khashoggi ». Sur le long terme, le pays, qui pense à l’ère post-pétrolière, « doit développer le tourisme comme économie de substitution », un domaine dans lequel les Saoudiens sont de leur propre aveu très en retard.

« Pour que les gens aient envie de traverser le triangle désertique, encore faut-il le montrer ! Le Dakar est parfait pour ça », résume Jean-Baptiste Guégan.

Il s’agit aussi d' »envoyer un message en interne, en premier lieu à une jeunesse désœuvrée et qui pourrait avoir l’idée de contester le régime en place ».

Séduit par la « vraie volonté d’ouverture » de l’Arabie saoudite, qui a fait affluer la presse à Al-Qiddiya, où pour l’instant seul un rond-point et un « Welcome Dakar » sont posés sur la plaine aride, le nouveau patron français du Dakar David Castera « s’est posé des questions » en matière de droits de l’homme, mais a dit « oui ».

Au nom, d’abord, du « terrain d’expression » qu’offre le pays, entre les dunes du « Quatre vide », les montagnes proches de la Jordanie et leurs labyrinthes de vallées, le désert et le canyon…

« On retrouve l’essence du Dakar », s’est même aventuré Stéphane Peterhansel, surnommé « M. Dakar » du haut de ses 31 participations et qui avoue n’avoir « égoïstement » pas pensé à ces questions au moment de rempiler pour une trente-deuxième aventure.

Inquiètes que l’argent public ne serve « à une nouvelle opération de séduction » d’un pays qui mène notamment « une répression implacable contre les défenseurs et militantes des libertés », deux ONG ont demandé mercredi à France Télévisions de « dénoncer » leur partenariat avec l’organisateur de la course, ASO.

« Nous aussi, en tant que Saoudiens et aussi comme musulmans, sommes attentifs aux droits humains. Peut-être avons-nous une perspective différente, (mais) c’est quelque chose que nous prenons très au sérieux », a défendu devant une poignée de journalistes français, dont un de l’AFP, un autre prince, Khalid bin Sultan Abdullah Al Faisal, président de la Fédération des sports mécaniques.

Ce sont « toujours les mauvaises nouvelles qui font la une », a déploré ce membre de la famille royale. « C’est pour ça que l’on s’ouvre, c’est pour ça que l’on voulait que vous veniez. »

Preuve de l’amorce d’une vraie stratégie sportive, le prince Khalid souligne que son pays très fermé va faciliter l’obtention de visas pour assister aux compétitions et qu’il est « maintenant temps de venir voir à quel point l’Arabie saoudite est magnifique ».

Prochaine étape, après le Dakar ? « Nos ambitions sont très hautes (…). On adorerait accueillir la Coupe du monde de football. »

En attendant, le monde entier se tournera vers le Qatar lors du prochain Mondial, en 2022.