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Crise dans le Golfe persique : deux poids, deux mesures ?

En pleine session de l’Assemblée générale des Nations Unies, quelle est la réalité de la situation des droits de l’homme dans la Péninsule arabique ?

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Alors que se tient actuellement, à New-York, la 72e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, la question de la protection des libertés fondamentales et la promotion des droits de l’homme auront été au cœur de nombreux discours prononcés par les Chefs d’état et de Gouvernement des 195 Etats qui siègent à l’ONU. Pourtant, au regard des prises de parole de certains, l’on est en droit de s’interroger quant aux critères, parfois très subjectifs, qui guident les mises au ban et « excommunications » auxquels se sont livrés certains pays à l’encontre de certains de leurs pairs. Le déclenchement, le 5 juin dernier, de la crise du « quatuor » (Arabie Saoudite, Emirats arabes unis, Bahreïn et Egypte) à l’encontre de l’Emirat du Qatar semble ainsi révéler un profond hiatus, qui va grandissant, au sein des Etats appartenant au Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Riyad avait ainsi adressé, début juillet,  à Doha, une liste comminatoire de treize requêtes à mettre en œuvre au plus vite, afin d’éviter à Doha, d’être davantage ostracisé. Parmi ces treize exigences, les questions de la liberté d’expression, de l’égalité des droits entre hommes et femmes, et bien évidemment celle des droits de l’homme figuraient en bonne place.

Riyad continue de souffler le chaud et le froid quant à l’éventualité d’une sortie de crise

Certes, le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, ne s’est lui-même rendu à New York, sur fond de crise de succession imminente de son père, caractérisée par une « révolution de palais » ayant provoqué l’éviction de plusieurs de ses oncles et cousins, et exacerbée par l’arrestation, le 9 septembre dernier, d’une vingtaine d’imams, prédicateurs et universitaires. Néanmoins, cette assemblée générale des Nations Unies aura démontré que Riyad continue de souffler le chaud et le froid quant à l’éventualité d’une sortie de crise que la France, les Etats-Unis et la médiation koweitienne ne cessent de réclamer. Riyad semble craindre l’effet de la décision du Parlement européen qui a voté, le 15 septembre dernier, à l’unanimité de 386 voix, la mise en place d’un embargo sur les armes à destination de l’Arabie Saoudite, sur fond de réexpedition d’armes à destinateurs finaux non autorisés, comme l’effroyable bilan humain et humanitaire au Yémen en témoigne.

Pour rappel, selon le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme de l’ONU, le conflit a déjà fait plus de 35 000 morts. Parmi eux, plus de 10 000 civils ont été tués – dont plus de 1 400 enfants, et ce, depuis le début du conflit en 2014 et le déclenchement en mars 2015, sous l’égide de l’Arabie Saoudite, des opérations « Tempête décisive » (mars-avril 2015) puis « Restaurer l’espoir » (depuis avril 2015). L’UNICEF estime ainsi que, actuellement, un enfant meurt toutes les dix minutes au Yémen ! Sans compter que l’organisation estime que plus de 1 300 enfants ont été enrôlés en tant que soldats dans le conflit. Rien que 10 000 personnes seraient mortes depuis janvier 2017. Du reste, la menace de l’épidémie de choléra a déjà provoqué la mort de 1 700 personnes. Le Comité international de la Croix-Rouge estime que près de 300 000 personnes sont actuellement touchées par la maladie. Les Yéménites font face en outre à un risque de famine avec 17 millions de personnes, soit les deux tiers de la population, souffrant de malnutrition. D’après Amnesty International, plus de trois millions de personnes ont dû fuir leurs foyers à cause des combats.

Quelle est la réalité de la situation des droits de l’homme dans la Péninsule arabique ?

Plusieurs ONG (Human Rights Watch, Amnesty International) ont profité de la 72e Assemblée Générale des Nations pour exiger une action immédiate de l’ONU, afin de mettre fin au massacre et à la souffrance des civils, comme l’a rappelé récemment la directrice de la division Moyen-Orient d’Human Rights Watch, Sarah Leah Whitson. L’Assemblée générale des Nations Unies aura aussi été l’occasion de faire le bilan réel des atteintes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales, remettant, ainsi quelque peu en débat les accusations des uns et les responsabilités des autres ! Il est intéressant de revenir en détails sur chacun des protagonistes de la crise, comme le font les responsables d’ONG présents dans la région.

En Arabie Saoudite

  • Le royaume a procédé le 10 juillet à six exécutions, ce qui porte à un total de 44 depuis le début de l’année. En 2016 comme en 2015, l’Arabie saoudite avait condamné à mort et exécuté 153 personnes.
  • D’après le classement de Reporters sans frontières (RSF), le royaume est 168e au classement mondial de la liberté de la presse. Trois journalistes et huit citoyens journalistes sont emprisonnés en Arabie saoudite.
  • « Les femmes et les filles étaient toujours confrontées à la discrimination en droit et en pratique, et elles n’étaient pas suffisamment protégées contre la violence sexuelle, entre autres (…) En août, une campagne sur Twitter intitulée ‘Les Saoudiennes exigent la fin de la tutelle’ a incité des dizaines de milliers de femmes à exprimer leur opposition à ce système. Selon des militants, en septembre, environ 14 000 Saoudiennes avaient signé une pétition en ligne qui appelait le roi Salman à abolir la tutelle », indique Amnesty International.
  • « L’Arabie saoudite a accumulé un palmarès épouvantable de violations au Yémen alors qu’elle était membre du Conseil des droits de l’homme, et a ainsi nui à la crédibilité de cet organe en faisant usage de harcèlement pour éviter de devoir rendre des comptes (…) Les pays membres des Nations Unies devraient soutenir les civils yéménites et suspendre immédiatement l’Arabie saoudite », indique Philippe Bolopion, directeur adjoint du plaidoyer au niveau mondial à Human Rights Watch.
  • Au Yémen, l’Arabie Saoudite, en tant que leader de la coalition, est régulièrement accusée par des ONG d’avoir commis des crimes de guerre. En janvier 2017, HRW recensait près de 61 attaques aériennes apparemment illégales, et pouvant s’apparenter à des crimes de guerre (maisons, marchés, hôpitaux, commerces, écoles). Cela a été confirmé par une enquête onusienne sur dix frappes aériennes, qui en a conclu qu’elles ne visaient pas des cibles militaires légitimes.

Aux Emirats arabes unis (EAU)

  • D’après le classement de Reporters sans frontières (RSF), les EAU sont classés 119e au classement mondial de la liberté de la presse. Journalistes-citoyens et blogueurs se retrouvent dans le collimateur des autorités dès qu’ils émettent la moindre critique, situation particulièrement renforcée avec la loi sur la cyber-sécurité de 2012. Un journaliste ainsi que deux citoyens journalistes sont emprisonnés actuellement.
  • « Les autorités des Émirats pourchassent activement toute personne qui ne rentre pas dans le rang, et internet est devenu leur terrain de chasse idéal contre les voix critiques et dissidentes (…) En plus de ces violations de la liberté d’expression, il y a des raisons d’être très inquiets au sujet de la façon dont les Émirats traitent leurs détenus », affirme Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient de Human Rights Watch.
  • « Les travailleurs migrants, qui forment environ 90 % de la main-d’œuvre dans le secteur privé, ont été exploités et maltraités. Ils restaient liés à leur employeur par le système de parrainage (kafala) et étaient privés des droits à la négociation collective (…) (les employés de maison) étaient particulièrement exposés à l’exploitation et à des atteintes graves à leurs droits, telles que le travail forcé et la traite des êtres humains. » (Amnesty International)
  • Au Yémen, les EAU sont parmi les belligérants les plus actifs. Une enquête de l’agence américaine Associated Press a révélé que les EAU soutenaient un réseau de milice locale, n’hésitant pas à pratiquer la torture dans 18 centres de détention clandestins. HRW s’est intéressé de son côté à deux prisons secrètes, et aux nombreuses disparitions forcées.

Au Bahreïn

  • D’après le classement de RSF, le Bahreïn est classé 164e au classement mondial de la liberté de la presse. Huit journalistes et six citoyens journalistes sont actuellement emprisonnés.
  • Le rapport d’Amnesty International, publié début septembre, indique ainsi que les autorités bahreïnies semblent avoir durcie la politique répressive vis-à-vis de l’opposition, accusée par Manama d’être soutenue par l’Iran, depuis le soulèvement de 2011.
  • La dissolution des deux plus grands mouvements politiques que sont Waad (laïque) et Al-Wefaq (chiite) va de pair avec la décision de l’Emir de Bahreïn, Hamed Ben Issa Al-Khalifa, d’approuver, début avril, un amendement constitutionnel donnant à la justice militaire la possibilité de juger des civils accusés de « terrorisme. »
  • Des centaines de chiites, dont de nombreux opposants, ont été condamnés ces dernières années à de lourdes peines de prison, assorties parfois de déchéances de la nationalité, pour des violences ayant émaillé le mouvement de contestation, née des « Printemps arabes » et réclamant davantage d’ouverture du Royaume.
  • Comme l’indique Nabeel Rajab, Directeur du Bahrain Center for Human Rights : « Mon procès n’a rien d’exceptionnel, il est ordinaire. Des milliers de Bahreïnis sont en prison pour avoir exprimé des critiques et manifesté contre le gouvernement (…) Il existe des livres publiés par le ministère de la Défense du Bahreïn qui prônent le meurtre des chiites qui ne se repentent pas. En quoi cela diffère-t-il des idéologies de l’État islamique contre lequel le Bahreïn est censé se battre. »
  • Pour Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient de Human Rights Watch, « Pendant des années, les autorités bahreïnies ont étouffé la société civile bahreïnienne, mais en 2016 elles ont manifesté leur intention de couper complètement l’oxygène (…) La stabilité à long terme du Bahreïn dépend d’un processus de réforme politique qui respecte mieux les droits humains fondamentaux qui sont au cœur de la société, mais pour l’heure c’est malheureusement l’inverse qui se produit. »

En Egypte

  • D’après le classement de RSF, l’Egypte est à la 161e place mondiale au classement des libertés de la presse. Actuellement, vingt et un journalistes et un journaliste-citoyen sont emprisonnés, l’un des records mondiaux.
  • « Les minorités religieuses, notamment les chrétiens coptes, les musulmans chiites et les baha’is, continuaient de faire l’objet de restrictions discriminatoires dans la législation et dans la pratique, et n’étaient toujours pas suffisamment protégées contre la violence (…) Signée par le président Al Sissi le 28 septembre, une nouvelle loi réglementant les églises restreignait de manière arbitraire leur construction, leur rénovation et leur expansion », écrit Amnesty International.
  • « Après avoir emprisonné des dizaines de milliers d’opposants politiques depuis la destitution militaire de l’ancien président Mohamed Morsi en 2013, le gouvernement du président Abdel Fattah al-Sissi a pris en 2016 des mesures sans précédent pour criminaliser le travail des droits humains et paralyser des organisations de la société civile indépendantes », selon Human Rights Watch.

Au Qatar

  • D’après le classement de RSF, le Qatar est à la 123e place mondiale au classement des libertés de la presse, l’un des meilleurs classements de la région du Proche Orient. Aucun journaliste ou citoyen-journaliste n’est emprisonné actuellement. Reporteurs Sans Frontières (RSF) considère d’ailleurs que « Al Jazeera avait révolutionné le paysage médiatique du monde arabe en ouvrant son antenne à une grande variété de voix, des plus modérées aux plus radicales » et dénonce la demande de sa fermeture.

Le président français, Emmanuel Macron, a réaffirmé, à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, mardi 19 septembre, que le multilatéralisme était la solution idoine pour la sortie des conflits.  Puisse ce dernier être entendu, alors que la France a réitéré son plein soutien à la médiation engagée par l’Emir du Koweït, Jaber Moubarak al-Ahmad al-Sabah, comme Emmanuel Macron l’a redit à l’Emir du Qatar, Tamin Ben Hamad Al-Thani, de passage très rapide à Paris, en début de semaine. Pour ce faire, la France a nommé l’ancien ambassadeur de France en Arabie Saoudite, Bernard Besancenot comme médiateur. Ce dernier, qui fut aussi en poste à Doha, est sans doute le plus apte à réconcilier des positions, qui pour l’heure, semblent s’éloigner, hélas, de nouveau, l’une de l’autre…

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