Depuis quelques semaines, l’Europe est devenue le nouvel épicentre de propagation du COVID-19. Frappée de plein fouet par la première salve de contaminations, qui a déclenché une crise sanitaire inédite, l’Italie compte tristement ses morts. L’Espagne, elle aussi, est en ordre de bataille et tente de pallier les manquements de son système de santé. En France, la crise met à nu une certaine impréparation du gouvernement et creuse encore un peu plus les fractures sociétales, bien que cette période requière une «union sacrée». Le temps des responsabilités et leçons à tirer viendra après que nous aurons, collectivement, jugulé la crise sanitaire actuelle. Outre-Rhin, l’Allemagne fait figure de notable exception, avec un taux de mortalité y demeurant étonnamment faible.

Mais au-delà des 26 états qui composent l’espace Schengen – dont 22 issus de l’UE -, désormais confinés plus ou moins strictement, le monde entier est aujourd’hui touché par cette pandémie. Dans le voisinage de l’Union européenne, la Turquie subit de plein fouet l’arrivée du virus. Des milliers de réfugiés sont ainsi menacés. Plus de 10.000 migrants, dont beaucoup sont afghans et iraquiens, sont massés le long de la frontière avec la Grèce et la Bulgarie, au nord du pays. Au sud, de l’autre côté de la frontière turque, l’on estime à 900.000 le nombre de Syriens déplacés et entassés dans des camps, fuyant tant les bombes du régime Al-Assad que les offensives militaires turques en territoire syrien, dont la dernière en date, «Bouclier de Printemps». Enfin, à l’est, une frontière de 500 km, désormais hermétiquement fermée avec l’Iran, pays asiatique le plus durement touché par le Covid-19 après la Chine, menace de créer un foyer de contamination, décuplé par la question migratoire.

Manque de solidarité collective

Dans cette période anxiogène et incertaine, de nouvelles formes de solidarités émergent. Les Turcs, avant de déclarer la nationalisation de la production de masques, en ont livrés aux Italiens. Les Russes, Chinois et Cubains viennent aussi en aide à l’Europe, et notamment à l’Italie, démontrant le hiatus grandissant entre une UE incantatoire et des partenaires géopolitiques plus prompts à répondre à l’appel de détresse de Rome. Ainsi, le 14 mars, un avion de la Croix-Rouge chinoise se posait à Rome, avec à son bord médecins, respirateurs pulmonaires, masques et combinaison de protection, et kits de tests. Le 22 mars, Russes et Cubains suivaient. Cette réalité géopolitique d’un Occident en déclin, de relations transatlantiques refroidies, et de puissances communicantes désireuses de redorer leur blason doit nous amener à nous interroger sur notre vision de l’ordre international et de la coopération européenne.

Nous vivons, certes, aujourd’hui dans un monde hyper globalisé, mais insuffisamment régulé et en manque de solidarité collective; la crise du coronavirus en est un des symptômes les plus patents. Bertrand Badie a certes eu raison, sur les ondes de France Inter il y a quelques jours, de rappeler qu’«il n’y a d’intérêt que collectif, de bien que commun», mais il aurait dû ajouter que cette crise, sans égale, dans son ampleur, aura singulièrement remis la puissance publique en avant et aura rappelé la prégnance de l’Etat à faire face à ce type de crise globale. L’interdépendance devient alors facteur de faiblesse lorsqu’un dangereux virus se déplace par-delà les frontières, mais elle peut devenir facteur de force, si nous acceptons de coopérer et de nous entraider. Force est néanmoins de constater que l’échec du Conseil européen de cette semaine, par manque de solidarité financière avec l’Italie, confirme qu’en absence d’une gouvernance globale plus équilibrée et d’une solidarité plus empathique, le multilatéralisme aura vécu.

Discuter avec la Turquie

L’Union européenne, aujourd’hui à la peine et incapable de parler d’une seule voix, doit se transcender en ces temps de crise exceptionnelle. Elle doit être, unie et efficace, surtout, elle doit se donner les moyens de devenir ce qu’elle ambitionne d’être: un exemple de gouvernance plus globale, et plus solidaire, sinon elle ne sera plus.

Un des principaux sujets dont elle doit s’emparer d’urgence, bien que relégué au second plan de nos inquiétudes par la crise sanitaire actuelle, est la crise migratoire. Car si nous sommes menacés par le coronavirus, les migrants le sont aussi, et inversement. Quand le virus gagnera les camps de réfugiés à nos portes, où sont entassés ceux qui fuient la guerre ou la pauvreté, si tant est que ce ne soit pas déjà le cas, nul doute que les conséquences en seront dramatiques, pour tous. Ici, encore, l’interdépendance est de mise.

Cette pandémie du Covid-19 vient donc nous rappeler que l’UE, qui a failli à régler la crise migratoire, en subira aussi le contre coup, eu égard à la propagation du virus dans les camps de réfugiés dans notre voisinage continental et maritime. Quels que soient les griefs avec Ankara, cette triste réalité indéniable, nous oblige à discuter avec la Turquie. Au-delà des rodomontades d’Erdogan et de son chantage migratoire, parfaitement condamnable, la Turquie reste un partenaire essentiel sur cette question.

Etre pragmatique et coopérer

N’oublions pas que depuis l’accord de mars 2016, elle a accueilli près de 4 millions de réfugiés, dont 3,6 millions de Syriens, l’UE ayant décidé de lui sous-traiter le problème. N’oublions pas non plus que cette question n’est pas une lointaine lubie «droit-de-l’hommiste», mais bien un sujet qui nous concerne tous: la Turquie partage 200 km de frontières terrestres avec la Grèce et 240 km avec la Bulgarie, et se dispute une Zone Economique Exclusive (ZEE) avec la Grèce et Chypre. La Syrie est aussi notre voisin, par sa ZEE attenante avec Chypre.

La téléconférence entre Erdogan, Johnson, Merkel et Macron la semaine dernière a accouché d’une souris. Ce vendredi, le Conseil Européen doit se prononcer sur la question. Espérons qu’il fera preuve de plus de courage politique et d’empathie avec nos voisins turcs qu’il ne proposa de le faire avec les Italiens et les Espagnols.

La crise du coronavirus a ceci de positif qu’elle nous amène à nous questionner sur ce que nous sommes et ce que nous voulons être. La menace qu’elle fait poindre sur les milliers de migrants, cantonnés aux portes de l’Europe doit nous faire réagir avec humanisme et empathie. Le virus, loin de nous faire oublier cette crise humanitaire, la met même en exergue. Pour venir en aide à ces milliers d’hommes et de femmes au plus vite, il nous faut être pragmatique et coopérer.

* Emmanuel Dupuy est Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).