« Depuis le début du siècle, on parle de la possibilité d’une pandémie, et Cuba a préparé son armée de blouses blanches », explique le Cubain Arturo Lopez-Levy, professeur de relations internationales à l’université américaine Holy Names.

Une stratégie pensée bien avant, dans un pays qui a fait de la santé et de l’éducation les piliers de sa révolution socialiste.

« A la fin de la Guerre froide, Cuba a développé cette capacité et donc, logiquement, c’est devenu un outil majeur de sa politique extérieure », rappelle-t-il.

Cette politique porte aujourd’hui ses fruits. Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, l’île a envoyé 593 professionnels de santé dans 14 pays, dont l’Italie, pays européen le plus touché avec plus de 11.000 décès, et Andorre, qui compte 12 morts pour 77.000 habitants.

Et d’autres pays semblent intéressés par l’intervention de cette brigade humanitaire Henry Reeve (du nom d’un combattant américain de la guerre d’indépendance cubaine), spécialisée dans les désastres naturels et épidémies.

En France, un décret vient d’autoriser l’intervention de médecins cubains dans certains territoires d’outre-mer (Guyane, Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Saint-Pierre-et-Miquelon) afin de combler les déserts médicaux.

L’émissaire des Nations unies en Syrie a quant à lui appelé la Chine et Cuba à fournir une « assistance directe » au pays.

La brigade est née en 2005 pour offrir son aide aux Etats-Unis après le passage de l’ouragan Katrina. Si ces derniers ont alors refusé, ses membres sont ensuite intervenus dans plusieurs pays, mobilisés notamment contre l’Ebola en Afrique en 2014, à la demande de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

– Cible de Washington –

Mais les médecins cubains n’agissent pas seulement en temps de crises: 28.729 d’entre eux sont présents à l’année dans 59 pays, où ils aident à compléter le maillage sanitaire.

Un service gratuit des années 1960 jusqu’en 2000 quand l’île, fragilisée par la crise économique due à l’effondrement du grand frère soviétique, a commencé à le facturer aux pays les plus aisés.

C’est désormais l’une des principales sources de revenus de Cuba (6,3 milliards de dollars en 2018).

Et c’est aussi devenu la cible de Washington, qui a renforcé son embargo – en vigueur depuis 1962 – depuis l’arrivée de Donald Trump.

Les Etats-Unis accusent le gouvernement d' »exploiter une main d’oeuvre esclave » en retenant 75% de leur salaire, et d’utiliser parfois ces docteurs comme militants politiques dans leur pays d’affectation.

Leur allié, le président brésilien d’extrême-droite Jair Bolsonaro, affirme que parmi les rangs des médecins s’étaient infiltrés des agents du renseignement.

Cuba a aussi pâti de la reconfiguration politique de l’Amérique latine, qui a largement basculé à droite.

Conséquence: l’île a dû renoncer aux contrats d’envoi de médecins au Brésil, en Bolivie, en Equateur et au Salvador, un coup dur politique et financier.

– Pas de trêve –

Dans la lignée de la « politique américaine » de « pression économique maximale sur Cuba, le rejet du programme médical peut s’interpréter comme une stratégie visant à priver le gouvernement cubain de ressources matérielles », analyse Jorge Duany, directeur de l’Institut de recherches cubaines de l’Université internationale de Floride.

Pas de trêve même pendant la pandémie. Le département d’Etat a récemment estimé dans un tweet que « Cuba offre ses missions médicales internationales aux pays touchés par le Covid-19 uniquement pour récupérer l’argent perdu quand d’autres pays ont arrêté de participer à ce programme abusif ».

« Les pays demandant l’aide de Cuba pour le Covid-19 devraient scruter ces accords et mettre fin aux conditions de travail abusives », a-t-il insisté.

Mais l’urgence de la crise pourrait balayer ces arguments.

« Le coronavirus a fourni à Cuba une nouvelle opportunité d’exporter des services médicaux », souligne Jorge Duany.

Certes, « d’un point de vue économique, cela ne remplace pas les contrats permanents d’aide médicale », observe Arturo Lopez-Levy, « mais cela apporte du prestige et crée un précédent ».

Pour l’analyste politique Carlos Alzugaray, « les bénéfices diplomatiques et économiques sont un plus » pour Cuba, même si derrière cela il y a « une motivation totalement humanitaire ».

« Le programme cubain n’a pas besoin d’être réhabilité », affirme-t-il.