Caroline Fourest donne sa conception de la laïcité et aborde les sujets du halal dans les cantines et du port du foulard islamique. Partie 2.

Deuxième partie de l'interview de Caroline Fourest. Nous avons voulu parler, avec elle, de laïcité, au moment où l'Observatoire de la laïcité est largement décrié. Quelle est sa conception de la laïcité ? Quelle position adopte-t-elle concernant le voile ou encore le halal dans les cantines ?

Info Halal : Caroline Fourest, quelle est, aujourd’hui votre définition de la laïcité ? Et en quoi diffère-t-elle de la conception de l’Observatoire de la laïcité ou de l’association Coexister, avec qui vous avez échangé avec une certaine tension via tribunes interposées ?

Caroline Fourest : Nous n’avons pas de désaccord, avec l’Observatoire, sur l’interprétation de 1905. Nous avons même défendu la même vision face à ceux qui voulaient interdire les sorties scolaires aux mères voilées (voir ici). En revanche, nous sommes en désaccord sur le rôle de l’Observatoire de la laïcité. Je ne crois pas que son rôle soit de soutenir des personnalités ou des collectifs qui incitent à la haine envers les laïcs et les mettent en danger en les traitant d’ « islamophobes. »

Info Halal : Vous avez co-signé une tribune — « Contre un nouvel obscurantisme » dans Libération —, dans laquelle est écrit que les médias « préfèrent souvent donner la parole aux barbus ou aux filles voilées. » Or, lorsqu’on parle d’Islam, on a au contraire des invités comme Chalghoumi ou Sifaoui qui défilent sur les plateaux…

Caroline Fourest : Cette tribune date d’il y a dix ans… A l’époque, on ne voyait que Tariq Ramadan à la télé. On l’invitait comme le représentant de l’islam européen moderniste, alors qu’il exècre les modernistes et défend un Islam fondamentaliste. Depuis, au moins, on a découvert qu’il existait de nombreuses autres voix, toutes très différentes mais plus variées et surtout plus sincères. En démocratie, je trouve normal qu’on donne davantage la parole à des musulmans laïques menacés de mort, à des journalistes qui travaillent depuis vingt ans sur le jihadisme, qu’à des islamistes douteux ou soutenant des thèses complotistes. Surtout pour commenter l’actualité, faite d’attentats et de menaces… Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas aussi inviter des intégristes dans le cadre de débat contradictoire, mais alors il faut que les journalistes travaillent, connaissent mieux l’Islam et l’islamisme, ses différents courants, et acceptent de présenter leurs invités radicaux au lieu de les faire passer pour l’incarnation de la majorité. Donner la parole aux intégristes, c’est peut-être le meilleur moyen de faire monter l’audience mais aussi le racisme ! Il ne faut pas oublier que dans ce pays, le principal danger n’est pas l’islamisme mais le Front national. Il peut gagner des élections. Si vous mettez des islamistes partout sur les plateaux de télé pour représenter les musulmans de France, alors qu’ils sont en fait une minorité dans ce pays, vous favorisez la propagande des racistes qui les voient partout… Je préfère qu’on donne la parole à Abdennour Bidar ou à Latifa Ben Ziaten, à un maximum de musulmans laïques et sincères. Ils sont peut-être haïs des plus radicaux, mais ils croient ce qu’ils disent, ils prennent des risques pour le dire, et ils démontrent aux racistes qu’on peut être de culture musulmane et citoyen.

Info Halal : Cette tribune, vous la signez avec Pierre Cassen, l’un des organisateurs de l’apéro saucisson-pinard et cofondateur de Riposte laïque…

Caroline Fourest : Il ne vous aura pas échappé que Pierre Cassen a écrit, non pas une, mais des dizaines de tribunes d’une violence extrême contre moi depuis. Quand j’ai signé cette tribune avec lui, il y a plus de dix ans, il était militant à l’Union des familles laïques. Il a commencé à dériver quelques années plus tard. D’où son départ de l’UFAL… Quand Cassen a créé Riposte laïque, j’ai été l’une des premières à dénoncer son discours anti-musulmans. Je le fais régulièrement. Ce qui me vaut d’être l’une des cibles de cette organisation d’extrême droite.

« En matière de laïcité, nous ne devons pas aller trop loin dans la norme et l’interdit »

Info Halal : Pour en revenir à la laïcité, faut-il fixer un cadre très concret de cette laïcité ? Par exemple, faut-il interdire ou non le halal à la cantine, selon vous ?

Caroline Fourest : Il ne faut pas confessionnaliser les cantines des écoles publiques. Parce que cela revient à assigner un enfant et à le séparer de ses camarades. Or c’est à l’école qu’on apprend à se mélanger. Concrètement, s’il fallait servir des repas par religion des parents, il faudrait plusieurs cuisines, pour séparer vraiment les ustensiles, pour que cela soit vraiment casher ou halal. Aucune municipalité n’a ces moyens. Ce que je propose, depuis des années, c’est d’offrir tout simplement le choix aux enfants d’amener sa propre nourriture, ou de mettre en place un self-service où il doit y avoir le choix entre un menu avec ou sans viande. Si possible entre plusieurs plats. Pour que ceux qui veulent respecter des interdits alimentaires (religieux ou médicaux) puissent le faire sans désorganiser toute la cantine, sans être assignés ou séparés de leurs copains. Pour qu’ils puissent manger tous ensemble.

Info Halal : Jean Baubérot, spécialiste de la sociologie des religions et fondateur de la sociologie de la laïcité, affirme qu’en matière de laïcité, la France est « à la limite de ce qui est possible dans une société démocratique. » Pensez-vous que nous soyons effectivement à la limite et que ce débat sur la laïcité nous fasse franchir cette limite ?

Caroline Fourest : Je ne suis pas souvent d’accord avec Jean Baubérot, mais je pense moi aussi, et je l’écris depuis des années, que nous ne devons pas aller trop loin dans la norme et l’interdit. J’ai soutenu la loi de mars 2004, mais j’ai pris position pour le droit des mères voilées à participer aux sorties scolaires (quitte à fâcher certains laïcs) et je suis contre l’interdiction du voile à l’université. C’est un lieu où, contrairement au collège et au lycée, des élèves majeures font l’apprentissage d’expression publique et politique. Dans « La Dernière Utopie », et ce sera aussi l’objet de mon prochain livre, je définis des espaces comme l’école publique où l’exigence de laïcité peut passer avant la liberté religieuse et des espaces comme la rue ou les commerces où la liberté doit être privilégiée. Il faut un juste milieu entre droits et devoirs. Et je crois que nous l’avons trouvé.

Le racisme antimusulmans existe. Ces propos et ces actes antimusulmans, comme les agressions physiques de femmes voilées, je les dénonce. Mais quand je les dénonce, on ne l’entend pas. Et quand je critique les intégristes, on me traite d’« islamophobe.

Retrouvez la première partie de l'interview de Caroline Fourest ici.

Info Halal : Vous êtes pour le port du voile hors des écoles publiques. Une position étonnante pour une féministe…

Caroline Fourest : Je suis féministe et démocrate. En 2004, nous avons milité pour un compromis. Pas de signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques, mais pas d’interdiction du voile dans la rue. Je n’ai jamais dit autre chose. Vous voyez la disproportion entre la violence des campagnes et la réalité. La rue est un espace public. C’est là ou l’on se rencontre. Les gens ont le droit d’y porter les signes de leur choix tant qu’il ne dissimule pas le visage, pour des raisons toutes simples de sécurité. Lorsque des féministes iraniennes ou algériennes qui ont fui l’intégrisme de leurs pays voient une jeune fille voilée dans la rue, je comprends que cela leur brise le cœur. Moi aussi, j’ai envie de pleurer quand je vois, non pas des mères mais des soeurs, des filles de mon âge ou plus jeunes, céder à cette mode réactionnaire. Je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour que ma génération préfère ne fasse pas porter le devoir de pudeur sur les cheveux des femmes. C’est aux hommes de se maîtriser dans l’espace public, et non aux femmes de se faire plus discrètes. Elles le sont déjà bien assez. Certains pensent que porter le voile à Paris est moins réactionnaire qu’en Iran ou en Egypte. C’est exactement le contraire. Mes amies égyptiennes, voilées ou non voilées, ne peuvent pas marcher dans les rues du Caire sans se faire harceler ou toucher. D’autres ont risqué leur vie pour avoir refusé de porter le voile en Algérie au milieu des années 90, quand le GIA tuait les petites filles qui ne respectaient pas leur ultimatum et se rendaient non voilées à l’école. Céder à Paris, sans tenir de ce contexte et de ce combat, c’est peut-être avoir l’air rebelle en France mais c’est ultra-égoïste à l’échelle du monde. Nous avons la chance de vivre dans un pays où l’école nous donne le temps de forger notre choix, sans être assigné à notre religion dans le regard des autres, tout en respectant ce choix après. C’est un équilibre rare, presque unique au monde. Dans presque tous les pays du monde, c’est l’intégrisme ou la dictature. Ici, ce n’est ni l’un ni l’autre. Cet acquis est fragile. Il faut le défendre, au lieu de constamment chercher à revenir en arrière. Lorsque la laïcité a été votée en 1905, ce fut à l’issue d’un bras de fer extrêmement dur et violent avec l’Eglise catholique. Elle a continué à dénoncer cette loi comme « impie » et injuste pendant des décennies… Aujourd’hui, les catholiques reconnaissent que cette séparation, et les exigences qui vont avec, sont nécessaires pour protéger le religieux de l’ingérence politique et le politique de l’ingérence religieuse. La loi de mars de 2004 s’inscrit dans cette histoire. Je sais que certains musulmans l’ont vécue comme une loi d’exception. C’est exactement le contraire. C’est une exigence liée au désir d’égalité.

Frédéric Geldhof

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