En 2012, François Hollande avait promis beaucoup pour les banlieues. Cinq ans plus tard, c'est la désillusion: la jeunesse des banlieues se sent bien seule.

Mardi dernier, le Bondy Blog expliquait pourquoi il ne couvrirait pas le déplacement de François Hollande à Aubervilliers. « Nous ne savons maintenant que trop bien ce que sont ces déplacements d’hommes politiques en banlieue. On imagine même la réunion de communicants à l’Elysée dresser le profil-type de cette escapade ultra-périphérique », pouvait-on lire dans cet article. « Nous refusons, au moins pour cette fois, de jouer le jeu de cet éphémère moment de communication, pensé dans une ‘séquence’ banlieues de l’actualité et destiné à faire une belle image pour les médias », poursuivait Ilyes Ramdani, journaliste au sein de l’équipe de ce média qui, depuis plus de dix ans, s’est donné « pour objectif de raconter les quartiers populaires et de faire entendre leur voix dans le grand débat national. » Sauf que, dans le débat national, à l’aube d’une campagne présidentielle qui s’annonce agitée, les quartiers populaires ont du mal à se faire entendre. Oublié diront certains. Abandonnés par la classe politique, plutôt. « Le constat, c’est qu’il y a rupture », assure Nassira El Moaddem, directrice du Bondy Blog. « Rupture », ce mot revient régulièrement dans la bouche de la jeune femme, qui décrit le « ras-le-bol partagé par les habitants des quartiers populaires. » Ces quartiers dans lesquels les journalistes du média recueillent la parole des citoyens semaine après semaine.

« La désillusion est totale »

Doit-on voir ce refus du Bondy Blog de participer à l’opération de comm’ de François Hollande comme un échec de la politique à l’égard des banlieues ? « La communication est rompue », déplore en tout cas Nassira El Moaddem, qui admet que, pour ce qui est de la rénovation urbaine, il n’y a pas grand-chose à redire : les fonds débloqués permettent de voir les paysages changer en banlieue. Mais du côté des vrais problèmes, ceux qui touchent la jeunesse des quartiers populaires — taux de chômage et violences policières en tête —, le constat reste amer. Et les habitants de ces zones ne sont plus dupes lorsqu’ils voient débarquer, chez eux, des dirigeants politiques. « Ce qui dérange, c’est avant tout la méthode, explique Nassira El Moaddem. On ne peut plus se contenter d’une photo sur les réseaux sociaux où le président pose avec un panel bien étudié de jeunes des quartiers, de discours bien construits par des communicants… On ne peut pas se satisfaire que les décideurs soient simplement dans l’émotion, il faut qu’ils aillent plus loin. » Plus loin, cela aurait été par exemple la mise en place du récépissé lors des contrôles de police, une mesure promise par Jean-Marc Ayrault en juin 2012 et que l’Assemblée nationale a enterré l’été dernier.

Le diagnostic est sans appel ! Nassira El Moaddem : « Les décideurs ne répondent plus à nos attentes. » Même son de cloches du côté de Meaux, à Beauval, le quartier dans lequel a été tourné « Ma 6-T va crack-er » il y a vingt ans. « Effectivement la politique nationale est en complet décalage et rupture avec la banlieue », déplore Allal, membre associatif et entrepreneur meldois. « Quel administré peut aujourd’hui avoir un rendez vous avec un président, un ministre ou un sénateur ? Quelle est leur fréquence de visite sur le terrain dans ces banlieues en dehors de la période électorale ou de faits divers ? », se demande-t-il. Avec, en trame de fond, une question : qu’est-ce qui est à l’origine de cette rupture ? Selon Allal, la genèse du problème réside « dans la non-représentativité, le fossé entre le train de vie des politiques et celui de ses employeurs que nous sommes. C’est un peu comme si le patron d’une PME était au SMIC et que son employé qui doit faire tourner l’entreprise était à 100 000 euros annuels. » Et puis, déplore le jeune homme, il y a ces « politiques proposées par des personnes qui n’ont pas vécu dans ces quartiers, un manque de communication évident entre le politique et la banlieue, une valorisation des réussites qui est trop minime… » La liste des griefs est longue. Aussi longue que lorsqu’on parle politique aux Bosquets, à Montfermeil. Jean-Riad Kechaou, auteur de « 93370. Les Bosquets, un ghetto français », édité par MeltingBook, a enquêté sur ce quartier. En apparence, pourtant, tout semble aller relativement mieux qu’il y a quelques années aux Bosquets. Le grand projet de rénovation urbaine touche à sa fin, une agence de Pôle Emploi, des commerces et même un commissariat ont poussé à Clichy, à quelques encablures de la cité historique. « Mais la désillusion y est totale », assure Jean-Riad Kechaou. La rupture avec les politiques est largement consommée. « Après les émeutes de 2005, il y a eu un sursaut citoyen, avec une belle participation à la présidentielle de 2007. Avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy, il y a eu un rejet complet de la politique, si bien qu’en 2008, le taux de participation aux municipales a été catastrophique », se souvient l’auteur du très intéressant « 93370. Les Bosquets, un ghetto français ».

« La gauche a perdu son âme »

Et ce n’est pas l’arrivée du Parti socialiste au pouvoir, en 2012, qui aura changé les choses. Pourtant, l’arrivée à l’Elysée de François Hollande « a fait naître un petit espoir, indique le Montfermeillois. Mais la gestion de l’après-attentats a été catastrophique. » Selon Jean-Riad Kechaou, l’abstention en avril prochain devrait atteindre des records historiques. Notamment parce qu’après l’attentat de Charlie Hebdo, le PS a tout fait à l’envers. Les habitants des Bosquets se souviennent des licenciements, des suspicions envers des employés barbus à l’aéroport de Roissy ou à la RATP… « La stigmatisation s’est renforcée et Manuel Valls a fait beaucoup de mal », résume Jean-Riad Kechaou. « La gauche a perdu son âme et même le fait d’utiliser le mot ‘gauche’ n’est plus possible aujourd’hui », assure de son côté Allal, qui préfère parler de « demi-socialistes, à la rigueur. » « La politique menée par les demi-socialistes a été un désastre, continue-t-il. Nous avons pu constater ces cinq dernières années que les appellations des partis sont devenues un concept marketing pour vendre un programme qui ne sera jamais appliqué ou partiellement. » Cette vision négative de la politique est « commune à toutes les banlieues », affirme Allal. « Cela concerne même les Français en général », tente de nuancer Nassira El Moaddem. Aujourd’hui, la jeunesse des quartiers populaires espère encore, mais ne veut plus se laisser duper par les promesses des candidats. « Nous espérons un changement radical pour débloquer le pays, forcément, affirme Allal. Mais qui peut représenter ce changement ? » A défaut de voir l’homme providentiel investir l’Elysée, les banlieues placent leurs espoirs dans la politique locale. « Il y a un lien direct entre les dirigeants locaux et les habitants », assure Allal, qui assure que, du côté de Meaux, « s’il reste encore beaucoup de problématiques, beaucoup de travail, beaucoup de choses qui ne vont pas, il y a un énorme travail qui est fait pour améliorer le quotidien des habitants. » Et ça, affirme l’habitant de Beauval, « cela nous rend optimistes pour la suite. »

Propos recueillis par Yunes Bel Hadj et Frédéric Geldhof

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