L’opération séduction fonctionne pour le moment à merveille : devenu un allié incontournable des Etats-Unis, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane compte bien sur son séjour de trois jours en France pour se mettre dans la poche Emmanuel Macron. Paris a promis à Riyad « un nouveau partenariat avec la France. » Et si l’Elysée assure que la France ne veut pas « courir après des contrats », Emmanuel Macron ne semble pas décidé à aborder les sujets qui fâchent. Certes, le président devrait toucher un mot sur le respect des droits humains au prince héritier, mais pas question d’entrer en profondeur dans les détails. Or, ce serait le rôle de la France de parler du sort de Raif Badawi, le blogueur emprisonné depuis juin 2012, des droits des femmes mais surtout du Yémen. La France aurait pu poser des conditions aux ventes d’armes à destination du Royaume. Mais il ne devrait pas être question de ce sujet.

Les élus veulent avoir un œil sur les ventes d’armes

Pourtant, les voix sont nombreuses à s’élever contre la politique française. Un enfant meurt toutes les dix minutes au Yémen et la coalition emmenée par l’Arabie Saoudite, lourdement armée par les pays occidentaux, viole inlassablement les traités internationaux. Même du côté de la majorité, le partenariat aveugle entre Paris et Riyad exaspère. Le député LREM Sébastien Nadot, qui rappelle que près de sept Français sur dix sont favorables à un renforcement du Parlement dans le contrôle des ventes d’armes, a déposé le 6 avril dernier une demande de commission d’enquête sur le Yémen. Il veut notamment des réponses quant au « respect des engagements internationaux de la France au regard des autorisations d’exportations d’armes, munitions, formations, services et assistance accordées ces trois dernières années aux belligérants du conflit au Yémen. »

1 milliard d’euros d’armes vendues en 2016

Et à l’occasion de la visite du prince héritier à Paris, dix ONG ont lancé un appel à Emmanuel Macron pour dénoncer la situation humanitaire au Yémen. Ces organisations rappellent que « le Yémen a subi plus de 16 000 raids aériens depuis mars 2015, l’équivalent d’un bombardement toutes les 90 minutes. Plus d’un tiers de ces attaques ont frappé des cibles a priori non-militaires, comme des marchés et des habitations. » Pour ces dix ONG, « il est impératif de mettre un terme aux attaques illégales contre les  civils et de lever le blocus qui entrave l’acheminement de l’aide  humanitaire. » Amnesty International dénonce la « croissance exponentielle » des livraisons d’armes de guerre françaises à l’Arabie Saoudite. Aurélie Perrier indique qu’« une étude récente menée par des juristes souligne qu’il y a de très fortes chances pour que les ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite soient illégales au regard des engagements internationaux de la France. » Plusieurs pays — Pays-Bas, Allemagne, Norvège — ont annoncé la suspension des exportations d’armes vers l’Arabie Saoudite. Les ONG attendent que Paris prenne ce même chemin.

Mais d’autres sujets inquiètent également les défenseurs des droits humains, comme le sort de Raif Badawi. Ce blogueur est emprisonné depuis près de six ans dans des conditions épouvantables. La France n’a jamais véritablement fait pression sur le royaume saoudien pour sa libération. Et Emmanuel Macron ne devrait pas déroger à la règle. Plutôt que de parler du blogueur, ou même de l’Iran et du Liban, le président français devrait évoquer les réformes symboliques du prince héritier concernant les femmes qui, cependant, ne sont toujours pas libérées de la tutelle des hommes. Bref, la venue du futur roi devrait permettre à Paris et Riyad de nouer de premiers partenariats stratégiques. Mais nul doute que lorsque Mohammed ben Salmane quittera le sol français, Emmanuel Macron n’aura pas évoqué avec lui les sujets qui fâchent.