L'agence Publicis, dont Elisabeth Badinter préside le conseil de surveillance, est en charge, avec d'autres sociétés, de redorer l'image de l'Arabie Saoudite en France.

Publicis fait partie d’un pool d’agences de communication et de publicité chargées de redorer l’image de l’Arabie Saoudite. Etonnant, car cette agence appartient en partie à Elisabeth Badinter, en guerre contre le wahhabisme.

Le féminisme d’Elisabeth Badinter ne s’achète pas. Pour le reste de ses convictions, il y a MasterCard. La philosophe est présidente du conseil de surveillance de Publicis, l’agence fondée par son père, Marcel Bleustein-Blanchet. Elle toucherait environ 240 000 euros par an pour ses fonctions, selon Libération, et est d’ailleurs la deuxième plus grosse actionnaire du groupe. Jusque là, rien d’anormal. Sauf que Publicis vient d’être choisi par l’Arabie Saoudite pour « améliorer l’image de Ryad dans l’Hexagone », selon Challenges et Le Monde. On ne connaît pas la somme du contrat qui lie le royaume à Publicis, mais Ryad semble avoir mis les moyens pour tenter de convaincre les Français que l’Arabie Saoudite est un pays fréquentable.

Des « préjugés infondés » sur l’Arabie Saoudite

« Il existe un ras-le-bol des campagnes de dénigrement en France, explique au Monde un diplomate en poste à Riyad. Les Saoudiens veulent améliorer leur image. Le tollé suscité par les exécutions de masse du mois de janvier a servi de déclencheur. » Pour ce faire, l’Arabie Saoudite a fait appel à Publicis, mais également à Image 7 — rien d’étonnant, Image 7 s’occupait déjà du dictateur Ben Ali en Tunisie avant le début des printemps arabes — et à Edile Consulting. La patronne de cette dernière agence, Sihem Souid, explique que « les Saoudiens sont incompris des Français, beaucoup de préjugés infondés sont véhiculés dans les médias, ils veulent faire tomber ces clichés. »

« Préjugés infondés », « clichés »… Le royaume a exécuté 153 personnes en 2015, et est parti pour exploser son record en 2016. En début d’année, 47 prisonniers ont été également exécutés, dont le cheikh Nimr Baqer Al-Nimr. Amnesty International avait dénoncé dans un rapport des « procès iniques. » De plus une coalition menée par les Saoudiens a fait plus de 3 000 morts chez les civils du Yemen. Un poète et un blogueur ont tous deux écopé de respectivement 800 et 1 000 coups de fouets. L’Arabie Saoudite est enfin  le seul pays au monde où les femmes n’ont pas le droit de conduire. En termes de préjugés infondés et de clichés, on ne pouvait trouver mieux.

« Je n’irai jamais en Arabie Saoudite »

C’est donc cet allié très encombrant de la France que Publicis vient d’intégrer à son portefeuille de clients. Et quoi qu’on en dise, Elisabeth Badinter représente son agence de publicité. Et cette annonce étonne : la philosophe appelait ces derniers jours au boycott des marques de vêtements qui se lancent dans la mode islamique — un appel au boycott qui devrait lui valoir jusqu’à 45  000 euros d’amende —. En 2009, lors d’une mission d’information sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national, Elisabeth Badinter avait affirmé : « A supposer que j’aille en Arabie saoudite, je serais obligée de mettre un voile. C’est pourquoi je n’irai jamais. » La même année, la philosophe critiquait ouvertement le wahhabisme, dans une lettre ouverte « à celles qui portent volontairement la burqa. »

Elle demandait alors aux femmes portant le voile intégral « pourquoi ne pas gagner les terres saoudiennes ou afghanes où nul ne vous demandera de montrer votre visage, où vos filles seront voilées à leur tour, où votre époux pourra être polygame et vous répudier quand bon lui semble, ce qui fait tant souffrir nombre de femmes là- bas ? » Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite fait travailler l’agence d’Elisabeth Badinter pour redorer une image que cette dernière a elle-même détériorée. Publicis aura pour travail de défendre l’indéfendable. Elisabeth Badinter aura beau critiquer le wahhabisme d’un côté, elle touchera des pétrodollars des Saoud de l’autre. Pour les principes, on repassera.

Yassine Bannani

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