Depuis plusieurs années, des experts autoproclamés en Islam et en terrorisme squattent les plateaux de télé. Pourquoi est-ce dangereux ?

Mohamed Sifaoui, Hassen Chalghoumi, Samuel Laurent, Jean-Paul Ney… Les spécialistes du terrorisme, du jihadisme et de l’Islam se succèdent sur les plateaux de télévision. Quoi de plus normal en cette période marquée par une série d’attentats sans précédent ?

Sauf que cette valse des spécialistes n’est pas dénuée de manipulation. Comme l’explique David Thomson, vrai spécialiste, lui, du jihadisme, « omniprésente dans les médias, la non-expertise finit par influer sur le débat public et sur l’opinion. Dans la mesure où elle n’est fondée sur aucun travail, elle oriente forcément le débat sur une compréhension erronée. » Le journaliste, qui a écrit « Les Français jihadistes » a réalisé un véritable travail d’investigation et rencontré de nombreux combattants et radicalisés français. Mais sur le plateau de « C à vous », il n’a pas hésité à dénoncer l’omniprésence de faux experts ès terrorisme.

Jean-Paul Ney et Samuel Laurent, les affabulateurs

Le phénomène d’inviter n’importe qui pour parler de n’importe quoi n’est pas nouveau. En 2011, un numéro de « Mots Croisés » consacré, sur France 2, à la révolution en Tunisie, avait permis à une série d’invités, parmi lesquels Cécile Duflot, Henri Guaino, Laurence Parisot et Laurent Fabius, de parler de la Tunisie, sans forcément la connaître. Un plateau qui illustre à lui seul le gap entre le traitement de l’information et la réalité. Depuis plusieurs années, les invités illégitimes se succèdent pour parler de sujets qu’ils ne maîtrisent pas.

Mais finalement, est-ce si grave d’entendre parler des attentats par un faux spécialiste, étant donné qu’ils ne sortent, en général, que quelques banalités lues ici et là ? Sur les chaînes d’information continue, sur France Télévisions ou sur la chaîne israélienne i24 News, on n’hésite plus à inviter Jean-Paul Ney, affabulateur bien connu sur les réseaux sociaux pour balancer régulièrement des noms d’innocents en période d’attentats, ou Samuel Laurent, qui raconte par exemple que, sous Ben Ali, la torture n’existait pas en Tunisie. Qu’ils racontent n’importe quoi ? On s’en fiche, du moment qu’ils remplissent les moments creux à l’antenne, ça suffit largement aux rédacteurs en chef peu scrupuleux.

Spécialiste ès cellulite, cigarette et voile islamique

Oui, mais voilà, ces analyses de faux experts peuvent avoir des conséquences fâcheuses. C’est à eux que l’Etat fait parfois appel pour, par exemple, déradicaliser les jeunes. « Cette non-expertise se prévaut de sa seule légitimité médiatique pour obtenir des subventions publiques parfois non-négligeables pour intervenir dans les prisons, dans la lutte contre la radicalisation, pour former des acteurs publics ou privés jusqu’à finir parfois même par avoir l’oreille de certains sénateurs, députés ou ministres. La non-expertise médiatique a donc des conséquences politiques », estime David Thomson. Dernière spécialiste en date, Isabelle Kersimon, journaliste, qui a écrit « Islamophobie : la contre-enquête. » La journaliste de Mediapart Faïza Zerouala rappelle que cette dame, avant de « contre-enquêter » sur l’islamophobie, a écrit un ouvrage sur la cellulite, et un autre sur la meilleure façon d’arrêter la cigarette. Aujourd’hui, le créneau de l’Islam est plus porteur. Une bonne façon également pour la journaliste d’étaler, dans Le Figaro, ses idées. A propos du voile, elle explique par exemple : « Il y a dix ans, pour échapper à cette pression intégriste, les jeunes femmes enveloppaient leurs formes dans d’affreux joggings. Aujourd’hui, elles disparaissent sous le voile. » Puisqu’on vous dit qu’il s’agit d’une spécialiste du sujet !

Yassine Bannani

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